Un 14 juillet à Paris : « Chantons enfants de la patrie »

Les Gilets Jaunes se sont retrouvés à Paris et en province à l’occasion de l’acte 35 de la mobilisation. Au cœur de l’été, leur détermination est intacte et le mouvement porte toujours haut ses revendications, depuis huit mois maintenant. Comme chaque samedi, des heurts plus ou moins violents ont éclaté entre les forces de l’ordre et les Gilets Jaunes.  Malgré une multitude d’enquêtes ouvertes et de plaintes déposées contre Christophe Castaner et ses troupes armées, la police garde – elle aussi – le cap de la déviance répressive. Mais le véritable événement de cet acte 35 était, naturellement, le 14 juillet et l’appel à la manifestation sur les Champs-Elysées.
Basile est parti de Lyon pour se joindre aux manifestants. Il nous raconte sa fête nationale.

Je suis monté à Paris avec un ami pour participer aux « festivités » du 14 juillet avec les Gilets Jaunes. Nous sommes arrivés aux Champs-Élysées vers 9h du matin. Nous avons alors subi une première fouille avant de pouvoir entrer dans le périmètre. Cette fouille, nous l’avons passée sans aucun problème : j’avais pourtant bien du sérum physiologique et du Maalox [Médicament permettant de réduire ou de neutraliser l’acidité de l’estomac utilisé pour neutraliser les gaz lacymogènes]  dans les chaussures, ainsi qu’un gilet jaune dans un paquet de biscuits. La police n’a rien trouvé mais d’autres ont eu moins de chance ; interdiction absolue de passer le barrage avec le fameux gilet de sécurité.
[On suppose que cet embargo était justifié par l’arrêté préfectoral interdisant « tout rassemblement de personnes se revendiquant du mouvement des Gilets Jaunes].

Bref, nous nous sommes retrouvés tous les deux sur les Champs-Elysées qui pullulaient littéralement de policiers et gendarmes. D’autres zones de fouilles avaient été mises en place afin de filtrer les spectateurs. Impossible d’approcher le défilé sans passer par cette étape, nous n’y sommes pas allés. Après nous être baladés un moment à la recherche de « collègues », nous avons pu trouver et rejoindre un groupe de Gilets Jaunes qui n’avaient pour la plupart pas revêtu le gilet mais qui exhibaient des ballons – toujours jaunes – en chantant et scandant des slogans. C’est à ce moment qu’a commencé un petit jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre : eux formant des lignes devant les manifestants alors que de nouveaux manifestants arrivaient en arrière, les obligeants ainsi à se déplacer. Bilan de cette première confrontation : arrestation d’un jeune homme, un léger gazage au poivre et un arrêt cardiaque (il semblerait que ce soit suite à des bousculades, mais nous n’avons rien vu). Des policiers sont intervenus et le malade a été rapidement pris en charge par des secouristes, l’homme s’en est tiré sans dommages. De notre côté, vu que nous étions mélangés à la foule venue voir le défilé, nous n’avons pas eu à subir plus de violences que celles que je viens d’énoncer.

Une heure après notre arrivée, le défilé a officiellement commencé avec le passage du Président de la République escorté par les chevaux de la  Garde Républicaine. C’est à ce moment que nous lui avons offert un concert de sifflements, de huées et de slogans (« On est là » en tête pour les habitués des manifestations) (1). Forcément, ça a été un moment très satisfaisant !
En réponse à cette action somme toute pacifique, la gendarmerie mobile nous a fait évacuer pour nous nasser dans une rue perpendiculaire aux Champs-Elysées. [Maxime Nicolle et Jérôme Rodrigues, personnalités médiatiques du mouvement, ont, eux, été arrêtés avant le début de la cérémonie pour organisation de manifestation illicite. Eric Drouet, autre figure jaune, a lui été placé en garde à vue pour « rébellion ». Ils ont tous été relâchés en fin d’après-midi, les raisons de ces arrestations étant clairement politiques et coercitives].
Nous étions donc une petite cinquantaine, à attendre on-ne-sait-quoi, sans accès à l’eau ou aux sanitaires. Les gendarmes n’étaient pas spécialement odieux et nous avons même pu discuter cordialement avec certains d’entre eux et comme de coutume, ils ont déclaré obéir aux ordres.  Mais malgré la relative sympathie de nos geôliers de fortune, une nasse qui s’éternise pendant deux heures, ça crée forcément des tensions.
Je me souviens qu’au bout d’une heure une petite dizaine de femmes ont été extraites de la nasse pour être envoyées par fourgon au commissariat pour un contrôle d’identité. Nous, nous resterons environ deux heures sur place avant d’être également envoyés par bus (de la police) dans ce même commissariat.

C’est dans ce bus qu’a été prise la vidéo qui a pas mal tourné sur les réseaux. On y voit l’arrivée du véhicule par l’arrière d’un commissariat du 18e (rue de l’évangile pour être précis), ce que de nombreuses personnes ont assimilé à un « camp ». Afin d’éviter tout problème, j’ai laissé dans le bus mon gilet, mon sérum physiologique, le Maalox et quelques autres affaires.
Dans le bus, la cohésion de groupe et la solidarité propres aux Gilets Jaunes a réussi à détendre l’atmosphère.
Une fois le véhicule arrêté, la police nous a fait sortir par groupes de trois et nous a fouillés. Ensuite, nous avons eu droit à un contrôle d’identités, toutes relevées sur des formulaires.
Cet entrepôt-commissariat nous a tous étonnés avec ses espaces délimités par des barrières amovibles, de nombreux policiers en tenue, derrière une haute barricade de barbelés. Personne n’était rassuré à l’arrivée, nous ne savions ni pourquoi nous étions là, ni où nous allions, le paysage de vieux dépôt n’aidait pas à nous tranquilliser. Ceci dit, à l’intérieur l’ambiance était plutôt sereine, les Gilets Jaunes interpelés discutaient et riaient entre eux. Le responsable policier a même réussi à nous faire rire à un moment, et pas à ses dépens. J’ai tout de même noté que mon ami qui a interrogé la police quant à cette procédure et qui a demandé à plusieurs reprises que nous soyons relâchés puisque, d’après les forces de l’ordre, nous n’étions pas en garde à vue a été le dernier à être  libéré.  Est-ce son insistance ou la demande d’assistance d’un avocat qui lui a porté préjudice ou s’agit-il d’une simple coïncidence ?
Après cela, enfin, nous avons été libéré, une fois encore par petits groupes.

Si nous avons pu garder nos affaires (notamment nos téléphones) et si les policiers se sont comportés normalement, voire sympathiquement parfois,  les femmes emmenées en fourgon une heure plus tôt ne peuvent pas en dire autant ; leurs affaires ont été confisquées (rendues à la sortie) et elles eu droit à leur lot de vannes sexistes, selon le témoignage de quelqu’un qui y était.

Avec le recul, je me demande quel est le cadre légal d’une telle procédure. Lorsqu’on demandait si on était en garde à vue : la réponse était non, lorsqu’on demandait un avocat : non aussi, lorsqu’on a demandé de pouvoir partir : non encore. En plus, nous avions, pour la plupart nos papiers donc le prétexte d’une « vérification d’identité » ne se tient pas…

Peu importe, il nous en faut plus pour ébranler notre détermination.  Une fois dehors donc, vers 14h, nous sommes repartis pour la Bastille où s’étaient rassemblés quelques centaines de manifestants (c’était le 14 juillet quand même !), feu de palettes en prime. Les pompiers sont intervenus et ont été applaudis. Quelques policiers sont également arrivés mais ils ont été repoussés par un groupe de manifestants. Un peu plus tard, des forces de l’ordre en plus grand effectif sont parvenues à nous disperser et nous sommes donc repartis – à pied puis en métro –  jusqu’aux Champs-Élysées. Ici, la scène est plus apocalyptique ; autour de nous, des gazages réguliers sur la place de l’Étoile, un feu au loin – en direction du Fouquet’s (sain et sauf) – des chants, des passages de voltigeurs, des slogans, des charges policières pour nous chasser dans les rues parallèles et ceci, même si le groupe de Gilets Jaunes parmi lequel nous nous trouvions était clairement pacifique. Nous revenions sans cesse, bien décidés à ne pas nous laisser intimider.
Enfin, en retournant une énième fois sur les Champs, nous avons eu le plaisir de voir et d’entendre le préfet de police se faire à son tour huer et siffler. C’est sur cette note positive que nous avons décidé de quitter la « plus belle avenue du monde » afin de rentrer à Lyon le lendemain.

Un grand merci à Basile pour son témoignage et à Jean-Luc pour les photos !

 

(1)Lien vers la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=mf6CUyZvC3Y

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