[Sous les gilets, la vie] Nadia : « Les gilets jaunes c’est notre mouvement à nous »

Nadia, 52 ans, est aide-soignante. Elle a une fille et deux petites-filles, dont une est autiste. C’est d’abord pour elle qu’elle a rejoint les gilets jaunes en novembre 2018.

« Maman ! Il faut que tout le monde mette le gilet jaune »

Nadia a une petite fille âgée de 12 ans, diagnostiquée autiste à l’âge de 3 ans. Elle était scolarisée depuis la maternelle en CLIS (classe pour l’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap) et accompagnée par une AVS (auxiliaire de vie scolaire). Et à la rentrée 2018, le gouvernement a supprimé 20 000 postes d’AVS. La petite fille de Nadia n’a plus d’AVS, elle est déscolarisée par obligation et sa maman doit la garder à domicile. Nadia est révoltée et en colère. Arrive le 17 novembre et les premières occupations de ronds-points par les gilets jaunes. C’est sa fille qui l’en informe en lui disant qu’il y a des gens qui veulent changer de système et faire la révolution et qu’il faut que tout le monde mette le gilet jaune. Le sang de Nadia ne fait qu’un tour, elle met un gilet et descend dans la rue pour manifester avec les gilets jaunes et défendre les gens en situation de handicap et les plus fragiles. Elle se souvient de sa prise de parole applaudie place Bellecour, avant une manif, sur la précarisation des familles, sur les enfants placés dans les institutions qu’on retrouve dans la rue quand ils sont adolescents. Autre souvenir, le soir du jour de l’an, le 31 décembre, ils étaient 6 gilets jaunes à Bellecour à se promener dans la presqu’île. « Tous les touristes venaient se prendre en photo avec nous : des Russes, des Belges, des Suisses, des Italiens, des Anglais, des asiatiques, des Turques, des Algériens. Même les flics nous ont souhaité la bonne année » se rappelle Nadia. Depuis, elle manifeste tous les samedis à Lyon sauf les week-ends où elle travaille. Ce qu’elle a préféré ce sont les samedis où la manifestation bloquait l’autoroute. Pas pour embêter les automobilistes mais pour bloquer l’économie de Confluence et de la presqu’île. Elle a pris du gaz comme tout le monde et une balle de LBD dans la jambe. Elle justifie la stratégie de l’attaque : « Moi j’étais pour aller à l’affrontement et contre les déclarations de manifestations pour rester imprévisibles. Les flics, ils font leur boulot mais il n’y a rien à discuter avec eux. Ils sont aussi concernés que nous mais ils sont robotisés ». Après, elle a fait les assemblées et les ronds-points comme celui de la Croix rousse pour « montrer qu’on est toujours là et pour relever les barrières des parkings de l’hôpital. Tu te rends compte il y a une femme qui m’a dit payer 10€ à chaque fois qu’elle vient voir sa mère hospitalisée ».

« J’ai toujours été révoltée contre les injustices »

Les engagements de Nadia ne datent pas des gilets jaunes. Enfant, elle est arrivée en 1970 à la cité de la Grappinière à Vaulx en Velin. « On a vu trop de choses. La police, les discriminations même à l’école, le racisme, les injustices sociales, les émeutes. Et déjà à l’époque les médias qui demandaient à des jeunes de brûler des voitures pour faire des images en échange d’un billet de 500F. Je l’ai vu ça de mes yeux, ça m’avait dégoûtée ». Plus jeune, elle se souvient des Espagnols encore nombreux à Vaulx qui manifestaient contre Franco et la dictature. Elle entend aussi son père, Algérien, qui n’avait rien contre la France et les Français mais qui était farouchement contre les colons et les guerres. Depuis, Nadia a toujours été révoltée contre les injustices. « J’ai jamais été syndiquée mais contre la loi travail en 2016 j’étais déjà là. Et là, c’est pour le pouvoir d’achat, que les gens puissent vivre dignement de leur salaire. Qu’ils arrêtent avec leurs humiliations, leur arrogance. Plus on crève de faim plus ils se gavent ». Et quand Nadia parle pouvoir d’achat elle parle aussi de ce qui est fait des impôts. « Le pouvoir d’achat c’est aussi nos impôts pour avoir le droit à la culture, à la santé, à l’éducation ».

En matière de droit à l’éducation et à la santé Nadia sait de quoi elle parle que ce soit à partir de la situation de sa petite fille ou de son travail comme aide-soignante dans un EHPAD privé. « Ils font des économies de personnel et nous les aides-soignantes on se retrouve à faire le travail de l’aide-soignante, de l’agent de service hospitalier et de l’auxiliaire de vie. On fait le boulot de trois personnes. On est seule pour un étage de 9 à 10 patients, tout est chronométré et même pour le sirop il y a des restrictions. Donc on est obligé de faire le minimum pour les personnes âgées. Par exemple, pour l’hygiène, la priorité c’est les fesses et le visage, pour le reste on n’a pas le temps ».

Tant que le gilet jaune « mouvemente »

Bien sûr Nadia est traversée de doutes, comme tout le monde. Mais elle ne peut pas lâcher, elle aurait l’impression de trahir et d’abandonner sa petite-fille. Et puis, elle est encouragée par sa fille qui voit ça de loin mais qui lui dit : « Faut pas lâcher. Si vous pouviez faire tomber ce système. Si tu savais maman comment ils ont peur ».

Nadia sait par expérience qu’il faut faire attention à l’après-coup des gilets jaunes : les dépressions, l’impression d’avoir livré la bataille ultime. Mais elle sent que les gens n’ont pas envie de lâcher, qu’il y a une colère générale qui les fait ou les fera revenir. « Moi en tout cas je lâche pas. On est ensemble, on est une famille. C’est notre mouvement à nous. J’ai fait la connaissance d’une enseignante stylo rouge avec la haine. On ignorait nos points communs, chacun dans sa bulle, dans sa catégorie sociale. Sans les gilets jaunes, j’aurais pas fait ces rencontres. On redécouvre l’humanité. Il y a plein d’amour chez les gilets jaunes, il y a plein d’embrouilles aussi mais il y a un grand respect. »

En tout cas, même si les gilets jaunes sont moins en masse dans la rue, le gilet jaune, pense Nadia, doit inventer d’autres actions et rester comme au début, imprévisible. Selon sa belle expression « il mouvemente ». Elle poursuit : « J’aimerai laisser une trace, j’aimerai qu’on gagne. Il faudrait que ce soit le peuple qui s’organise pour retrouver du pouvoir. Au début, même sous les gaz et près des flics, rue Victor Hugo je baratinais les gens et je les faisais signer pour le RIC ». Aujourd’hui, sur le rond-point de la Croix-Rousse, elle fait signer pour le RIP contre la privatisation d’ADP et pour la gratuité des parkings des hôpitaux. Et elle conclut : « On est des gilets jaunes même si on ne se connaît pas. Je vais là où des gilets jaunes se battent. Je m’en tape si c’est tel ou tel groupe ».

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