[Sous les gilets la vie] Le cri d’éveil de Fabien et Dorian, deux jeunes Gilets Jaunes

Dorian a 21 ans, il est aide à domicile. Il a enfilé son gilet jaune avec son ami d’enfance, Fabien, un étudiant de 20 ans, lors de l’acte AVI le 2 mars.

L’arrivée chez les Gilets Jaunes

« On s’intéresse tous les deux à la politique, l’économie et on discutait ensemble tous les samedis. Tout ce dont on avait peur finissait par arriver. On était complètement désillusionnés et sans espoir, énervés et avec la rage. On se plaignait mais on n’agissait pas. Pendant ce temps là, il y avait les manifestations des Gilets Jaunes chaque semaine depuis novembre. Et le 2 mars, on s’est accordé pour y aller ensemble. C’était une régionale et on a trouvé ça énorme avec l’unité, le dialogue, les rencontres, la sensation de parler d’une même voix. On se sentait soutenu. Ça nous a réconcilié avec notre génération parce qu’il y avait plein de jeunes (Fabien était déçu par l’inaction des jeunes de son âge) et aussi avec les cinquantenaires nombreux dans les manifs (Dorian en voulait à ceux qui comme son père avait voté Macron alors qu’en tant qu’ouvrier il n’y avait aucun intérêt). Le 16 mars on est monté à Paris avec un bus de Gilets Jaunes parti de Villefranche trouvé sur Facebook. Sur les Champs Elysées c’était le chaos, avec le feu, les canons à eau, on avait l’impression d’une guerre civile. On est resté parqué des heures par les forces de l’ordre avec les gaz et tout. C’est ce qui a poussé des gens à vandaliser. En même temps, c’était un sentiment incroyable de se retrouver accolés les uns aux autres, venus de toutes les régions de France, et de crier tous d’une seule voix « Macron démission ». Après on est venu manifester chaque samedi et on a fait deux nocturnes à Lyon. »

« A 21 ans, j’ai souvent connu les fins de mois difficiles »

Parmi les revendications des Gilets Jaunes, les deux jeunes hommes sont sensibles à la question des fins de mois. Fabien par solidarité parce que cela lui est insupportable de savoir que des gens n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois et parce qu’il sent que cela pourrait aussi lui arriver un jour. Dorian parce qu’il a souvent vécu avec des fins de mois difficiles. Sa mère fonctionnaire et son père ouvrier ont constamment eu de petits salaires, ils ont fait des emprunts et ont des dettes alors que son père est reconnu comme travailleur handicapé depuis 8 ans. A 21 ans, il n’est jamais parti en vacances et a bien connu ce que sont les restrictions pour se vêtir et se nourrir. Il avait commencé des études de cinéma payées par l’héritage de son grand-père qu’il a dû arrêter au bout d’un an et demi. Depuis, il est aide à domicile auprès de sa grand-mère qui est atteinte de la maladie d’Alzeimer et qui n’a pas les moyens de financer un ou une auxiliaire de vie. Il s’est installé chez sa grand-mère, heureusement propriétaire de sa maison, avec sa jeune sœur et son amie. Sa grand-mère perçoit 450 euros de revenu mensuel et lui un dédommagement d’aidant familial. Il a fait une demande à la Métropole de Lyon d’allocation affection de longue durée parce qu’on lui avait dit que les soins seraient pris en charge à 100 %. Or, seuls les frais médicaux le sont et il lui reste à payer 20 % pour les autres frais liés à la vie quotidienne soit 170 euros par mois. Donc Dorian s’occupe de sa grand-mère, gère un budget serré avec par exemple pour la nourriture 10 euros par semaine et par personne, et surtout il ne peut pas commencer à travailler.  A 21 ans, il se retrouve à gérer une famille.

L’autre revendication qui tient à coeur aux deux amis c’est la souveraineté nationale, la reconnaissance du vote blanc et le RIC (référendum d’initiative citoyenne). « Depuis que l’on a le droit de vote, on voit bien que les élus ne nous représentent pas et que l’on décide de rien. Sur la privatisation des biens publics par exemple on a rien à dire, si le RIC existait le peuple pourrait bloquer la vente de ce qui appartient à tout le pays comme ADP (les aéroports de Paris). »

Être Gilets Jaunes ?

« Être Gilets Jaunes c’est un cri d’éveil. C’est comme si on faisait un mauvais rêve auquel on s’était habitué et qui à force est devenu un cauchemar dont on vient tout juste de se réveiller. Devenir Gilets Jaunes en fait c’est un moyen d’exorciser la colère. Là, on est un peu désespéré parce que ça baisse mais on espère que ça va reprendre. En fait, je suis persuadé que même si ça s’arrête, ça aura des échos dans le futur. On a quand même tenu six mois ! Je crois que c’est le mouvement qui a connu la plus longue durée. De toute façon, ça va inspirer, ça restera dans l’histoire et puis ça va reprendre », veut croire Dorian.

Cela restera une expérience marquante pour ces deux jeunes. Ils ont rencontré plein de gens qui n’avaient pas toujours les mêmes idées qu’eux, mais qui ont malgré tout réussi à se rassembler et à faire des choses ensemble. Fabien et Dorian nourrissent maintenant le projet que les Gilets Jaunes fondent un collectif d’activistes, et les causes ne manquent pas. Ce qui les inquiète aujourd’hui et les mobilise, c’est la lutte pour que la France ne devienne pas un état totalitaire. Les mensonges des médias, l’état d’urgence cet « USA patriot act » à la française, les libertés de s’informer et de manifester bafouées… Tout cela ne va décidément pas dans le bon sens.