[Sous les gilets la vie] Huguette, cheminote syndiquée CGT avec les Gilets Jaunes

« Ils ne marchaient pas dans le vide, ils allaient au contact comme pour défoncer le mur que le pouvoir oppose toujours aux mouvements sociaux. »

Huguette, 35 ans, cadre à la SNCF, travaille dans le fret, en relation avec d’autres entreprises ferroviaires européennes. Elle a fait grève trois mois l’an passé contre la privatisation en connaissance de cause. Comme tous les cheminots qui ont participé à cette lutte, elle avait encore la gueule de bois quand les Gilets jaunes, sortis de nulle part, ont débarqué.

Du rejet à l’adhésion

« Au début, j’en voulais aux Gilets jaunes. Je les identifiais avec « ceux qui n’étaient pas là », voire « ceux qui nous crachaient dessus » quand on avait fait grève et que l’on manifestait l’an passé. Et là, ils nous volaient nos codes et nos slogans. On est là ! on est là ! C’était nous. Je méprisais leur première revendication sur la hausse des taxes du Diesel. Et puis, le 1er décembre, un samedi, j’étais à la fête de la CGT et un copain m’a proposé de rejoindre la manif. Et alors là, ça a été une véritable découverte. On a été bien accueilli et leur manière de manifester était tellement différente de celle des syndicats. Je sentais que cette fois, je ne marchais pas dans le vide. Ils allaient au contact comme pour défoncer le mur que le pouvoir oppose toujours aux mouvements sociaux. J’ai regardé les pancartes et je me suis aperçue que ça ne se limitait pas aux taxes. Ils réclamaient comme nous la justice sociale et le maintien des services publics. Ca allait beaucoup plus loin que ce que je pensais. Et nous qui croyions qu’avec l’échec de la grève des cheminots tout était fini en termes de luttes sociales, ça nous a soulagé et redonné de l’espoir. Depuis, je suis de toutes les manifs avec mon gilet SNCF pour témoigner de la solidarité des cheminots avec les Gilets jaunes, et je viens aux assemblées hebdomadaires. J’ai eu peur quand les fachos et les identitaires se sont pointés dans les cortèges de Lyon, mais je suis restée : je ne voulais pas laisser ce mouvement à l’extrême droite. J’ai été contente quand ils ont été virés des manifs. Quant aux Gilets jaunes, je ne leur en veux plus du tout. OK, l’an passé ils étaient pas là, et alors ? Quand on aura tous perdu on va faire quoi ? Il faut qu’on se batte tous ensemble. Je déplore l’absence de mon syndicat dans le mouvement ».

« La privatisation des services publics je sais où ça mène »

Huguette est entrée à la SNCF il y a 11 ans, parce qu’elle était attachée au service public et que c’était une entreprise où il était possible, pensait-elle, d’échapper à la seule logique du profit et du capitalisme. Mais elle a vécu aux premières loges l’ouverture à la concurrence du fret décidée en 2006, la privatisation, et le démantèlement de la compagnie nationale. A l’époque les dirigeants de l’entreprise, sûrs d’avoir raison, assuraient que c’était le seul moyen, pour le fret ferroviaire, de faire baisser les prix et de gagner des parts de marché sur le routier. Résultat : en 2006, 17 % des marchandises circulaient par le rail avec la seule SNCF; aujourd’hui il y a une trentaine d’entreprises et le fret ferroviaire ne transporte plus que 9,9 % des marchandises. « Ils sont où les dirigeants de l’entreprise qui ont pris cette décision et quand vont-ils payer pour leurs erreurs » ? interroge Huguette. « La concurrence dans le fret ça ne marche pas, alors quand ils ont annoncé qu’ils voulaient l’ouverture à la concurrence pour les voyageurs je me suis dit c’est pas possible de laisser faire » poursuit-elle. Faire la grève quand on est cadre ce n’est pas bien vu, mais deux choses l’ont aidée à s’engager. Dans son service, ils ont été plusieurs cadres à faire grève et le chef du service est un cadre maison qui n’est pas sorti tout droit d’une école de commerce ou de management, il a gardé la culture du terrain attachée au service public et à l’action syndicale pour le défendre. Il a respecté leur droit de grève. Et financièrement cela a été plus simple pour Huguette que pour des cheminots moins bien payés qui au bout d’un an n’ont toujours pas rééquilibré leur budget grevé d’un mois de salaire.

Avec les Gilets jaunes pour les services publics

Ce n’est pas qu’une position de principe ou qu’une revendication parmi d’autre pour Huguette mais c’est une condition pour pouvoir exercer correctement son métier. Elle est chaque jour chargée d’organiser le déplacement des marchandises entre la France et des pays étrangers. Avec l’ouverture à la concurrence c’est la guerre des prix, et il n’y a aucune harmonisation des normes et des règles, les entreprises étrangères que l’on ne connaît pas se multiplient sans avoir de garanties sur leur fiabilité et leur savoir-faire. « Dans le ferroviaire il faut coopérer, et avec la concurrence ça ne marche pas, c’est incompatible » martèle la cheminote.

La résilience des Gilets jaunes

Huguette a aussi un regard extérieur sur le mouvement des gilets jaunes qu’elle peut comparer avec ses amis cheminots à leur organisation syndicale. Nous étions le lundi 17 juin au bar des Gilets jaunes après l’assemblée pour boire une bière et manger des pizzas. La cadre, l’agent de manoeuvre et l’agent d’accueil, tous salariés à la SNCF nous ont rejoints. L’un d’entre eux racontait son week-end avec un collègue sur les ronds-points d’Amiens, la façon dont ils étaient organisés, la charte qu’ils avaient adopté et l’ambiance qui y régnait. Ils profitent que les transports en train soient encore gratuits pour les agents de la SNCF pour faire le tour de la France des ronds-points. Du coup, leur collègue vient de demander dès le lundi sa mutation pour rejoindre Amiens et ses Gilets jaunes. En discutant des assemblées pour le moins houleuses et des nombreux conflits qui les traversent sans parvenir à tuer le mouvement depuis 7 mois, les trois cheminots ont livré leur diagnostic : « La résilience de ce mouvement est proprement incroyable ! ».

 

 

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