[Sous les gilets la vie] Gizela : Gilet Jaune contre l’exploitation et pour un avenir meilleur

« Maintenant ou jamais… »

Depuis quand portes-tu ton gilet jaune ?

D’abord, je suis fière d’être Gilet Jaune. Je fais toutes les manifestations le samedi. Dès le 17 novembre, dès que j’ai vu les gens sortir dans la rue, j’ai su que c’était maintenant ou jamais. Je vis en France depuis 26 ans mais je n’ai toujours pas la nationalité française. On me l’a refusée deux fois, au motif que mes revenus ne sont pas suffisants. Oui, je suis bien d’accord avec l’administration : mes revenus sont insuffisants ! Mon mari et nos trois enfants, dont un qui est encore petit et une grande fille qui fait des études, oui, nous manquons d’argent mais ce n’est pas faute de travailler.

Pourquoi le gilet jaune ?

Je suis agent polyvalent de restauration collective. J’exerce ce métier depuis 12 ans, ce qui m’a permis de comprendre que, dans la langue française, le mot polyvalence veut surtout dire exploitation. J’ai enchaîné les contrats de courte durée, intérim, CDD, parfois pour deux semaines ou un mois. J’ai fait des remplacements dans la restauration scolaire sans être payée pendant les vacances. Et qui dit petits contrats dit petits salaires, 800 euros par mois qui tombent à 400 euros net les mois avec vacances, pas possible d’emprunter dans ces conditions. Pas possible non plus d’échapper aux travaux pénibles qui donnent des troubles musculo-squelettiques et qui m’ont valu une opération du canal carpien.

En 2015, j’ai cru être tirée d’affaire. On m’a proposé un CDI mais à 25 heures par semaine. C’était un emploi à temps partiel avec de la polyvalence à plein temps. Je travaillais en cuisine, je faisais les plats chauds, les plats froids, les desserts, la plonge et le ménage. J’ai commencé à avoir mal au dos mais mon chef m’a demandé de tenir également le poste de mon collègue handicapé. Alors que mon poste de travail était limité à la cuisine, j’ai aussi dû aider une autre collègue, m’occuper de la salle de restaurant, laver par terre, monter et descendre les chaises sur les tables. Mon dos a commencé à me faire vraiment souffrir. Après un premier arrêt maladie, le médecin du travail m’a interdit de porter des charges de plus de 2 kilos.

Mais mon employeur n’a pas respecté cette limitation. Il a continué à exiger de moi que je soulève des grosses casseroles, que je monte les chaises, sur les tables pour nettoyer le sol dans la salle de restaurant. Il me criait dessus, la ceinture que j’avais pour me soulager le dos ne suffisait plus, les médicaments non plus. Jusqu’au jour où j’ai eu un accident du travail, j’ai fait un malaise suite à des douleurs dans le dos et dans les côtes. Ce sont les enseignants du lycée où était la cantine qui m’ont faite hospitaliser. Après un mois d’arrêt, le médecin du travail m’a interdit de faire la plonge et le ménage mais mes chefs n’en ont pas tenu compte. Au contraire, ils m’ont malmenée pour me pousser à démissionner.

J’ai tenu bon, jusqu’à ce que le médecin du travail insiste pour me déclarer inapte. Là, j’ai totalement paniqué, je n’arrêtais pas de pleurer. Ils disaient que j’étais dépressive mais ce n’était pas vrai, j’avais trop peur de perdre mon travail, je voulais continuer à travailler sur un poste aménagé. J’ai été trouver l’inspection du travail et, sur leurs conseils, j’ai pris un avocat et j’ai contesté mon inaptitude devant les prudhommes. Au final, j’ai gagné. Ç’a été long et difficile mais les experts m’ont donné raison : j’avais droit à un reclassement. Or mon employeur n’a rien voulu savoir. Alors j’ai décidé de me reconvertir et j’ai entamé une formation de CAP pâtisserie. Je la finance moi-même, et j’espère qu’avec ce diplôme, je pourrai travailler sans mettre ma santé en danger.

Qu’est-ce-que le gilet jaune représente pour toi ?

Je suis fière d’être Gilet Jaune. Moi qui ne suis pas française, je sais que je n’ai pas beaucoup de droits mais je partage la même condition que les Gilets Jaunes. Ils travaillent, comme moi. Ils sont exploités, comme moi. Les femmes de ce pays sont mal payées, comme moi. Les Gilets Jaunes pensent à leurs enfants, comme moi, ils ne veulent pas leur laisser une planète détruite, ni continuer à payer des taxes à la place des riches. Je pensais jusque-là être seule à me faire exploiter comme une esclave. S’il y en avait, des personnes comme moi, pourquoi elles ne disaient rien ?

Dès que j’ai vu les Gilets Jaunes sortir dans la rue le 17 novembre, dénoncer les taxes, les salaires trop bas, l’impossibilité d’emmener les enfants au cinéma, j’ai tout de suite reconnu le mouvement que j’attendais. Derrière les vitres de la cantine où j’ai travaillé, je n’en avais parlé à personne mais j’avais espéré un mouvement qui puisse représenter tous ceux qui, comme moi, souffraient en silence, un mouvement qui leur permette de s’exprimer et de se battre. Les Gilets Jaunes sont ce mouvement. Je les ai rejoints dès le début, je sais que c’est risqué, que je peux y perdre un œil, mais l’essentiel est de se battre et je me bats pour mes enfants.

Pour moi, c’est trop tard, j’aurai du mal à toucher une retraite digne de ce nom, j’ai peur de finir dans une chaise roulante mais je me bats. Pour mon fils, qui va dans une école vétuste, mal entretenue, sans savon ni papier dans les toilettes.  Pour ma fille qui, pour ses études d’infirmière, fait des stages dans des EHPAD où on ne peut pas faire plus d’une grande toilette par semaine aux résidents faute de personnel, ce n’est pas normal ! Je me bats pour les retraités qui voudraient mourir chez eux, être accompagnés. Je me bats parce que j’ai fait trop d’efforts dans ma vie, à 50 ans, c’est dur de retrouver du travail, on n’est pas bien vu. Et si je dois tenir jusqu’à 64 ans, comment je vais faire ? Macron vit sur une autre planète. Il ne sait pas ce que c’est que manquer, il ne mesure pas la souffrance, il nous prend pour des extra-terrestres !