Salaire à vie, Bernard Friot repense l’avenir du travail

Distinguer le salaire à vie et le revenu de base universel.
Le salaire à vie, appelé aussi « salaire à la qualification personnelle », est principalement théorisé en France par Bernard Friot. Sociologue et Économiste de tendance marxiste, sa théorie à l’allure utopique cache en réalité un changement majeur de notre rapport au travail, à l’emploi et au salaire qui en découle. Attention à ne pas confondre le salaire à vie ici présenté avec les différentes théories du « revenu de base » ; théories reprises par exemple, par Benoît Hamon durant sa campagne pour les dernières présidentielles, mais aussi soumises au référendum en Suisse en 2016 (le « Non » l’emporta à 76,9%). Ce revenu de base implique l’allocation d’un revenu égal, universel et inconditionnel, qui pourrait être complété par un salaire lié à un poste de travail, comme actuellement. Détournement de cotisations sociales en direction de la consommation dans les entreprises pour les uns, ode à la paresse pour les autres, Bernard Friot le décrit comme « une roue de secours du Capital afin d’assurer sa pérennisation ». Sa proposition d’un salaire à vie est différente.

Le stéréotype du travail salarié
Pour Bernard Friot, quelques prérequis sont nécessaires pour la mise en place d’un salaire à vie. S’il revient sur des sujets comme la monnaie, la capitalisme et ses composantes (la propriété lucrative, le marché du travail, le crédit, et la mesure de la valeur par le temps), il semble essentiel pour lui dans un premier temps de déconstruire le sens commun du « travail ». La délimitation entre ce que l’on considère communément comme du travail ou non est aujourd’hui établi par le modèle capitaliste dominant. Cette définition, si elle pourrait aller de soi, est purement politique : la classe dirigeante a attribué une valeur supérieure à certaines activités plutôt qu’à d’autres, activités générant habituellement du profit. Un exemple simple : un agent de nettoyage sera payé pour ses services, son activité sera reconnue comme étant du travail, quand effectuer les
tâches ménagères chez soi n’est qu’une activité dite « normale », et donc non-rémunérée. On peut décliner cet exemple avec beaucoup de tâches du quotidien : le bricolage, le jardinage, l’éducation des enfants, faire de la musique etc. Pour Bernard Friot, une redéfinition de ce qu’est réellement le travail constitue la pierre angulaire de sa réflexion. Il faut ainsi pour lui, dissocier le salaire de l’emploi et donc reconnaître que chaque individu travaille au quotidien, même sans être « employé » pour cela.

Ne plus penser le travail horaire
Pour revenir aux critiques de l’économiste concernant le capitalisme, la mesure de la valeur par le temps à l’oeuvre dans ce système serait une hérésie. Pour lui, les individus devraient recevoir un salaire non pas conditionné par le temps passé sur le lieu de travail ou à la productivité individuelle, mais un salaire lié à leurs qualifications. B. Friot prend ainsi des exemples déjà existants de salaires à vie proches de sa vision qu’il souhaiterait voir généraliser : le statut des fonctionnaires de l’Etat, ou encore les pensions reversées aux militaires. En effet, chez les fonctionnaires, le salaire n’est pas lié au travail de la personne mais à la personne elle-même via un statut. Ainsi, le fonctionnaire est payé d’après sa qualification, déterminée par un concours : il n’est pas non plus payé pour son poste, mais pour son grade. Ce changement de paradigme aux allures anecdotiques est pourtant essentiel pour remettre l’individu au centre en lui redonnant sa dignité et redéfinit ainsi les rapports de force. Ici, l’individu étant payé suivant son grade, le salaire est toujours perçu même en cas de chômage. Ce salaire détaché de l’emploi et du « salariat » serait ainsi à vie : B. Friot considère d’ailleurs, malgré le discours dominant, que les retraités jugés improductifs, sont au contraire ravis de travailler (dans le sens de B. Friot), loin de la pression et de l’asservissement s’opérant dans le cadre de l’entreprise.

La propriété en question
Dernier point majeur dans la théorie du penseur, marxiste oblige : l’individu doit devenir propriétaire de l’outil de production. B. Friot fait la distinction entre propriété lucrative (possesseur d’un patrimoine, touchant un profit de par la production d’autrui en son sein) et la propriété d’usage, soit la production propre du travailleur avec son outil de travail. La propriété est une valeur fondamentale du capitalisme bourgeois que B. Friot aimerait voir modifiée. De quoi réfléchir sur l’importance du sens des mots, et sur la nécessité de rétablir un équilibre permettant à chacun d’être reconnu comme productif et de se sentir digne. Vaste projet dans notre monde capitaliste où l’on a vite prononcé le mot “assisté”.


« Aujourd’hui, l’emploi ne produit que standardisation, répétition machinale et stupide, démotivation, et ne se
fait désirer que sous la menace permanente d’un chômage toujours plus brutal et angoissant. » Stiegler


Et comment financer tout ça ?
Ce système serait financé par la généralisation de la cotisation, c’est-à-dire la mutualisation de la totalité de la Valeur Ajoutée (VA). La VA d’une entreprise représente la richesse produite par l’ensemble de ses salariés (le capital, lui, ne produit aucune richesse).
Prenons un artisan. Il possède des machines, qui représentent un certain capital investi. S’il ne fait rien, rien ne se passe. Aucune richesse n’est produite. Seul son travail et éventuellement celui de ses ouvriers vont générer de la VA et donc produire de la richesse. La machine, et donc le capital qu’elle représente, ne produit aucune VA. Elle transmet simplement sa valeur d’achat au produit sous forme d’amortissement.
Actuellement, dans le système capitaliste, 60% de la VA sert à rémunérer les salariés sous forme de salaires directs et à alimenter, sous forme de cotisations, les caisses de sécurité sociale, retraites, chômage, allocations familiales. C’est la part des travailleurs. Les 40% restants sont prélevés par les détenteurs de capitaux, qui en réinvestissent une partie et distribuent le reste aux actionnaires sous forme de dividendes. C’est la part du capital. Il s’agit de la répartition primaire. L’Etat intervient à postériori pour prélever un impôt direct sur les salaires versés et sur les profits et ainsi jouer un rôle de redistribution. C’est la répartition secondaire.
Dans le système, proposé par Friot, c’est l’extension de la cotisation sur la VA, qui alimenterait deux caisses, gérées par les travailleurs eux-mêmes, celle des salaires et celle des investissements. Une autre partie pourrait être prélevée par l’Etat sous forme d’impôts directs pour financer les services publics.

-Bonheur en bas n°6-

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