Récit d’un 1er Mai PARISIEN post « Loi anticasseur »

Photo Printemps Jaune

Énormément de monde à Paris pour le 1er Mai. Un cortège coupé en 3 par les forces de l’ordre, des nasses nous compactant les uns contre les autres, des jets de grenades au hasard qui explosent au niveau des têtes, des lacrymos qui provoquent des tassements de foule sachant qu’on ne peut sortir des gaz, des gens qui vomissent, des blessés… Récit d’un 1er Mai post “Loi anticasseur”.

Phase 1.

Mon frère et moi partons le matin de la rive droite, à pied, pour rejoindre Montparnasse. Il fait beau et Paris est désertée. Pratiquement aucune voiture, très peu de commerces ouverts. Nous dépassons des dizaines et des dizaines de camions de CRS et motos voltigeuses en remontant la rue de Rennes.

Trois barrages et trois fouilles en l’espace de 150 m : Brigade Mobile, CRS, puis Gendarmerie. Nous passons le cordon de CRS qui déjà ferme presque intégralement la place, à l’exception du Boulevard Montparnasse, côté Est, d’où le cortège doit sortir. Impossible pour quiconque de changer d’avis et de ressortir, Gilet Jaune ou non. Le ton est donné. Déjà plusieurs milliers de manifestants sont là. Nous apercevons Eric Drouet, puis plus loin Juan Branco avec qui j’échange quelques mots en prévision de sa venue sur Lyon la semaine prochaine. A mon « à mardi prochain», il me répond en souriant « si on est toujours là ! ».

Les caméras et les journalistes de BFM sortent à la terrasse du dernier étage de l’hôtel Edouard VI. Ils sont hués à chaque apparition. On leur reproche leur positionnement pro-gouvernemental et la manière dont ils nous bestialisent à longueur d’émissions. Dans la foule qui petit à petit augmente, de nombreux journalistes et caméramans sont là, français et étrangers. Je réponds à quelques questions d’un média anglais : « Pourquoi vous êtes là ? Que pensez-vous de l’argent trouvé pour Notre-Dame ? Comment trouvez-vous l’ambiance ? ». A cette dernière question ma réponse est la suivante : « ça va encore, mais ça ne durera pas car les forces de l’ordre nous encercle déjà ».

Phase 2.

Vers 12h30, nous commençons à avancer vers le cortège qui est à l’arrêt mais qui s’étire sur le Boulevard. Nous dépassons FO et la CGT pour rejoindre la tête que les Gilets Jaunes occupent en grande majorité. Ils sont en fait présents tout au long du cortège et se mélangent aux syndicats. A ce moment-là, il y a au minimum 20 000 personnes. Le boulevard est noir de monde sur toute sa largeur.

Commence alors le début d’une manifestation du 1er Mai clairement pas comme les autres. En même temps que nous remontons dans les rangs, nous remarquons que de nombreux Black Blocs font de même. Entre cinquante et cent. Nous sommes alors à 500 mètres du point de départ. Même s’il n’avance pas encore, le cortège est extrêmement dense. Nous restons tous immobiles durant une vingtaine de minutes. Les Black Blocs se sont maintenant regroupés à l’avant et c’est à ce moment-là que les CRS, plusieurs dizaines en deux groupes, tentent de remonter de chaque côté du boulevard avec pour objectif devinable de nasser les 100 premiers mètres de manifestants. La tension est très élevée. En réaction, tout le cortège recule sous l’impulsion des Black Blocs, à la même vitesse que les CRS avancent sur les flancs. Objectif : éviter l’encerclement. Les CRS ne peuvent ainsi créer une jonction. La densité augmente alors dans les rangs. Les premiers jets de lacrymos sont lancés à ce moment-là, en réaction à quelques jets de bouteilles, suivi d’une charge des CRS contre la tête du cortège essentiellement formé par les Black Blocs. Les coups partent, gros mouvement de foule vers l’arrière, on ne peut alors plus que suivre le flux tellement la densité est forte. Nous évitons les gaz de justesse.

Quelques minutes passent et les CRS essaient toujours sans succès de former un « U » assez profondément dans le cortège pour pouvoir refermer le filet sur les Black Blocs. Ces derniers, qui sont alors cachés et dilués dans la foule et qui sont redescendus assez bas dans les rangs, remontent discrètement par le centre comme une colonne de fourmis. Les Gilets Jaunes hésitent entre applaudissement et scepticisme. Les CRS les remarquent de nouveau, et c’est la première grosse charge de la journée. Très grosse et violente, au hasard cette fois-ci. Les CRS foncent littéralement dans le tas, cassent le cortège en deux, balancent grenades et lacrymos, frappent au hasard. 30 secondes avant, Jérôme Rodrigues, debout sur un conteneur à verre, chantait avec nous et beaucoup de Gilets Jaunes lui faisaient ainsi face, ne se préoccupant donc pas des CRS. Je reconnaissais aussi Didier Maïsto qui était également debout sur le conteneur pour filmer. La charge des CRS a eu lieu ainsi sous les yeux du Patron de Sud Radio et de nombreux journalistes.

Tout le monde a du mal à se replier du fait de la densité de la foule, et nous sommes rattrapés par le nuage de gaz. Premier brûlement de gorge de la journée et première irritation des yeux. Ça ne sera pas le dernier. Nous décidons de revenir jusqu’à la place qui est encore noire de monde, soit 500m plus bas que la tête du cortège maintenant séparé du reste de la manifestation. Nous pouvons voir au loin que les affrontements perdurent. Nous récupérons quelques minutes, échangeant sur le fait que la police ne laisserait peut-être pas la manifestation suivre le parcours déclaré. Nous décidons finalement de retourner sur le boulevard, ce que font beaucoup de manifestants autour de nous. Le cortège avance cette fois-ci sans heurt, doucement. Nous passons devant la Rotonde, symbole Macroniste barricadé, protégée telle une relique sacrée par une centaine de CRS.

Phase 3.

Le cortège avance le long du parcours déclaré. C’est le seul moment de la journée où le 1er Mai ressemble à un 1er Mai habituel. Chants, musique, slogans, distribution de tracts par de nombreux associations, syndicats, groupes. Nous descendons le Boulevard Montparnasse, puis le Boulevard Port-Royal. Le dispositif des forces de l’ordre est impressionnant. Chaque rue perpendiculaire est barrée par un ou deux camions et une vingtaine de CRS; une section est même postée dans l’enceinte de l’hôpital militaire du Val-de-Grâce.

L’avenue des Gobelins qui mène à la place d’Italie est bloquée par une rangée de camions et un nombre incroyable de CRS. Les autorités rompent ainsi avec le tracé initialement déclaré et le cortège est obligé d’emprunter le boulevard Saint-Marcel.

Photo Printemps Jaune

Phase 4.

A hauteur de la rue Jeanne d’Arc, le cortège se divise en deux. La tête a déjà dépassé la rue quand un groupe de plusieurs centaines de personnes quittent le boulevard et emprunte la rue. Objectif : rejoindre la place d’Italie via le Boulevard de l’Hôpital. Nous nous retrouvons alors avec plusieurs milliers de personnes, au moins 10 000, sur le boulevard à marcher vers la Place d’Italie. Barrage de CRS sur le boulevard, ce qui provoque un arrêt du cortège au niveau de l’hôtel de Police, barricadé par des grilles rajoutées en prévision de la manifestation. Grosse tension, jets de projectiles par-dessus les barricades, réponse démesurée des forces de l’ordre. Tout d’abord un impressionnant gazage, suivie d’une charge de CRS venant dans le dos des manifestants (VIDEO). Nouveau déluge de lacrymos. Nous essayons de fuir le nuage qui, poussé par le vent défavorable, nous rattrape. Nous ne pouvons, une nouvelle fois, pas courir du fait de la densité des manifestants et suffoquons. La sensation de brûlure dans les poumons est affreuse. Une fois sortie du nuage, je suis obligé de m’accroupir; beaucoup titubent. Impossible également d’ouvrir les yeux du fait de la douleur. Ces sensations durent plusieurs minutes. On essaie tout ce qui est possible : on boit de l’eau, des mélanges que des personnes nous tendent. C’est le pire gazage que j’ai subit de toutes les manifestations depuis le début du mouvement. Après une dizaine de minutes, nous redescendons boulevard Saint-Marcel et retrouvons les manifestants qui n’étaient pas montés. 

Phase 5.

Boulevard Saint-Marcel, nous constatons un étrange manège : des gens avancent vers la tête du cortège, comme nous, d’autres reviennent sur le pas. Nous arrivons à 100 mètres de l’intersection Boulevard Saint-Marcel et Boulevard de l’Hôpital et constatons un énorme barrage au pied du métro aérien, qui empêche toute progression du cortège. La foule est extrêmement compacte, car les 50 ou 60 000 manifestants n’ont pas de visibilité sur la tête du cortège et souhaitent progresser malgré le monde.

L’intersection entre les deux Boulevards, le barrage de CRS, ainsi que le mur du métro aérien forment un cul de sac, une nasse. Tout le monde est maintenant immobile. Une fanfare met de l’ambiance et est chaleureusement applaudit à chaque fin de morceau (VIDEO). Derrière nous ,au loin, au niveau des ballons de la CGT qui se situe à plusieurs centaines de mètres, nous observons un nuage de lacrymos qui n’en finit pas de monter dans le ciel et entendons les grenades, sans discontinuer, pendant une vingtaine de minutes.

Phase 6.

Nous sommes toujours statiques, espérant que les CRS ouvriront le barrage et laisseront progresser le cortège. Quelques Black Blocs commencent alors à retirer les plaques de contreplaqué de la Caisse d’Epargne et à casser les vitrines. Un feu est mis aux planches sur le trottoir le long de la banque, l’arbre commence à prendre feu également. La foule s’écarte et regarde le brasier. Un camion de pompier arrive depuis Austerlitz; les CRS s’écartent pour le laisser passer. Les manifestants essaient de faire de même, non sans difficulté, car il est compliqué de bouger. C’est alors que des colonnes de CRS arrivent de nulle part, et comme depuis le début de la manifestation, chargent et frappent au hasard. Des lacrymos sont lancés dans la foule compacte, acte totalement irresponsable car personne ne peut s’en échapper. Imaginez une sortie de stade, ou la fosse lors d’un concert. Imaginez que l’on jette alors des lacrymos et des grenades dans la foule, et vous visualisez ce qui s’est passé à ce moment-là. Je vois une vingtaine de personnes entrer dans un immeuble (j’apprendrai ensuite qu’ils se sont réfugiés dans la cour intérieure pour récupérer des gaz – VIDEO). Mon frère et moi réussissons cette fois-ci, in extremis, à ne pas être pris dans le nuage de gaz en nous collant le long du mur du métro. Les CRS sont alors une cinquantaine au milieu de ce qui était la nasse, en plusieurs groupes. Leur nombre n’arrête pas d’augmenter. Je vois alors un policier avec un casque de moto lancer une grenade en tir tendu à hauteur d’homme. Elle explose au niveau de la tête d’un manifestant. Hurlement, énorme moment de tension, panique. Nous appelons les street medics qui viennent procurer les premiers soins. La personne est au sol, elle est blessée au cou et complètement sonné.

Les charges de CRS ne s’arrêtent pas pour autant. Les lacrymos non plus. Les gens essaient de fuir la zone comme ils le peuvent. La grande majorité, dont nous, s’en éloignent en remontant le Boulevard de l’Hôpital. Les CRS sont partout, en haut du Boulevard et en bas. Nous nous arrêtons sur le parvis de la Faculté de médecine et je vois que de nombreux Gilets Jaunes se sont réfugiés également dans l’allée qui mène au CROUS, sur la droite, quand on fait face à la Faculté. De nombreux CRS se sont engouffrés derrière eux et les vidéos montrerons la répression qui s’en est suivi. Je confirme ce que de nombreuses sources dénoncent, à savoir l’incroyable fake news du Ministre de l’Intérieur, qui voudrait que les Gilets Jaunes soient sciemment entrés dans la cour avec une volonté de dégradation ou de violence contre les bâtiments et le personnel de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière. C’est un mensonge éhonté. Le chaos du moment fait que tous nous cherchions, souvent par des initiatives individuelles, à fuir les gaz et surtout les charges et tires de grenades des CRS.

En parallèle de la répression policière dans l’allée du CROUS, nous voyons un Black Bloc tenter de s’en prendre à la façade de la Faculté de Médecine. Immédiatement un Gilet Jaune intervient et le pousse, suivi de beaucoup d’autres qui s’interposent et empêchent que des dégâts soient produits. S’en suit un attroupement autour du Black Bloc, le ton monte et nous lançons, « C’est à nous ce bâtiment, C’est une fac ! C’est avec nos cotisations et nos impôts ! ».  Le Black Bloc se retire. Nous espérons qu’une personne seule ne sera pas amalgamée au 99,9% de personnes pacifiques qui se trouvent là.

Phase 7.

La tension baisse petit à petit. Nous pouvons maintenant remonter le boulevard de l’Hôpital et redescendre sur le boulevard Saint Marcel via la rue Jeanne d’Arc. Un filtrage a lieu à nouveau et nous devons rouvrir le sac pour pouvoir de nouveau entrer (je rappelle que suite à la charge des CRS dans la nasse, puis aux charges qui s’étaient déroulées les vingt minutes d’avant plus en arrière, le cortège était ainsi divisé en trois parties : la tête du cortège sur le boulevard de l’Hôpital, le centre du cortège sur le boulevard Saint Marcel, la queue du cortège sur le Boulevard de Port-Royal plus en amont). Il est alors 17h45 et nous décidons de quitter la manifestation. Les rues perpendiculaires aux boulevards étant toujours bloquées par les forces de l’ordre, nous devons remonter plusieurs centaines de mètres pour pouvoir sortir. 

Nous décidons alors de rejoindre la place de la Contrescarpe pour « l’anniversaire de Benalla ». Jusqu’au bout, la présence des forces de l’ordre aura été démesurée. La petite place de la Contrescarpe verra s’engouffrer 5 voitures banalisées de la police qui resteront quelques minutes avant de repartir. En partant, nous verrons que toutes les rues annexes étaient elles aussi truffées de camions et groupes de CRS.

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Publiée par Allan Barte sur Jeudi 2 mai 2019

Epilogue.

Plusieurs collègues parisiens m’ont demandé le lendemain ce que j’avais fait la veille. Seulement quelques uns savent que je suis Gilet Jaune, mais ceux au courant sont tout de suite venu me demander si j’avais manifesté. Ils sont tombés des nues devant le décalage entre mon récit et celui des médias mainstream, éditorialistes en tête, Bruno Jeudy se félicitant par exemple de l’efficacité des forces de l’ordre et encensant le nouveau préfet, qui « gagne des points », d’autres étant clairement dans un discours de propagande pro-gouvernementale, comme Bernard Vivier, Directeur de l’Institut Supérieur du Travail.

Mon constat :

– Il y a clairement eu une convergence Gilets Jaunes et CGT/FO via un seul cortège et une seule répression policière ne faisant aucune différence entre Gilets Jaunes, Syndicats, Black Blocs, ou simples passants.

– Il y a clairement eu une escalade dans la violence des forces de l’ordre montrant que nous vivons dors et déjà dans un Etat autoritaire. Le tweet de Macron parlant de la fête du travail et « des hommes et des femmes qui oeuvrent chaque jour pour notre Nation en « chérissant le travail », dans des termes proches de ceux utilisés par Pétain, confirme cette dérive. 

– Il y a clairement eu un mensonge d’Etat dans la manière de relater les heurts qui ont eu lieu autour de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

– Il y a clairement une propagande des médias mainstream dans la manière de couvrir la manifestation et le fait de ne mettre en avant que les blessés du côté des forces de l’ordre. Merci à tous les reporters terrains, journalistes et photographes ayant rapidement montrer une autre version du déroulement de la journée.

Je reprends les manifestations à Lyon dès l’acte 25 ce Samedi. Nous ne lâcherons rien et le Printemps sera JAUNE ou ne sera pas !

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