Manifestation du samedi 14 décembre : De Charybde en Scylla*

Samedi 14 décembre à Lyon, dans la continuité du mouvement de grève générale né le 5 décembre, une manifestation était organisée à l’initiative du Collectif unitaire contre la réforme des retraites.
L’objectif poursuivi était d’une part, d’amener les grévistes et les manifestants de la semaine à maintenir la pression sur le gouvernement pendant le week-end et d’autre part, à permettre à ceux qui n’ont ni la possibilité de faire grève ni celle de manifester en semaine, d’exprimer malgré tout leur désaccord quant au projet gouvernemental de réforme des retraites.

Le « Collectif unitaire 69 contre la réforme des retraites » a vu le jour à l’initiative de mouvements écologistes, féministes, étudiants, syndicaux, progressistes et de plusieurs gilets jaunes. La contestation contre la réforme des retraites et le bras de fer qui s’est engagé entre le gouvernement et son peuple nécessite d’exercer une pression constante et croissante, de densifier les cortèges et de réunir les combats légitimes et citoyens sous une seule bannière. C’est aussi l’affaire des Gilets Jaunes car la réforme prévoit une mainmise de l’Etat – donc en réalité des technocrates du ministère des finances – sur les retraites alors que nous nous battons depuis le début pour une représentation plus démocratique, plus directe de nos intérêts. Défiler ensemble nous permet de consolider le mouvement social et grandit nos chances de donner un coup d’arrêt au combat que mène Macron contre le système solidaire de sécurité sociale et la collectivité toute entière.
Le collectif entend donc travailler à connecter les différents groupes qui s’opposent au libéralisme débridé de nos gouvernants. Il s’agit de faire du mouvement un levier de consolidation entre les luttes.
La manifestation du samedi 14 a donc été organisée dans une volonté de pérennisation du mouvement, afin de l’inscrire dans la durée et de renforcer les liens qui doivent nous mener à une victoire populaire.

Déclaration : le jeu de dupes de la préfecture

C’est pour permettre au plus grand nombre de rejoindre cet événement que la décision de déclaration de la manifestation a été votée lors de l’Assemblée générale unitaire du lundi 9 décembre. En effet, l’image désastreuse des manifestations du samedi, estampillées Gilets Jaunes, auprès d’une fraction timorée de la population et pourtant critique de Macron, en raison de la violente répression policière qui y sévit depuis plus d’un an, l’empêche logiquement de s’y rendre. La déclaration avait pour objectif premier de rassurer les citoyens critiques mais désireux d’une action non-violente, de leur montrer qu’ils avaient aussi leur place dans le cortège du week-end.
Malheureusement – mais sans surprise – dès le lendemain, le trajet déposé s’est vu opposer un nouvel arrêté préfectoral réduisant drastiquement les zones accessibles aux manifestants. La rue Servient, qui permettait de se rendre visible en passant dans le quartier de la Part-Dieu, et même le cours Lafayette, nous étaient officiellement interdits. Informations prises auprès de la préfecture, le haut fonctionnaire en charge refuse toute négociation et prétend vouloir protéger tant les commerçants que les militants en s’assurant un maintien de l’ordre efficace. Après un an de terrain, nous pouvons affirmer que le seul danger pour les manifestants sont justement les forces de l’ordre… Le préfet peut donc nous affirmer qu’il en va de l’intérêt de tous et surtout de celui des militants, nous entendons clairement qu’il s’agit pour lui d’empêcher ceux-ci de venir gâcher le paysage commercial des quartiers huppés et touristiques du Lyon. La révolte, la colère et la misère sont mauvaises vendeuses.
En revanche, depuis plusieurs semaines, le quartier populaire de la Guillotière se voit envahi par des milliers de militants sans que la préfecture ne s’en émeuve. Parmi ces commerçants, peu de grandes chaînes et nombre de petits indépendants qui voient leur chiffre d’affaires pénalisé au profit du maintien de celui des multinationales commerciales. Double pénalité.

Périmètres interdits : la grande hypocrisie

En attendant, ces arrêtés n’empêchent pas les débordements, ils les cachent juste des regards des visiteurs des quartiers très fréquentés. Évidemment, marcher et scander ses révoltes dans des rues étroites et vidées des passants des quartiers d’affaires forcément inoccupés le week-end, lasse les habitués des manifestations ; cela frustre inévitablement la partie la plus virulente du cortège, qui mesure l’efficacité d’une manifestation au nombre d’yeux arrachés. Bien que nous ne partagions pas le point de vue qui voudrait que lancer quolibets, insultes et projectiles aux forces de l’ordre contribuerait à instaurer un rapport de forces avec nos gouvernants – c’est lâcher la proie pour l’ombre, force est de reconnaitre que la manifestation telle qu’imposée par la Ville de Lyon ne remplit aucun de ses objectifs : ni visibilité des revendications et de la masse militante, ni information ou confrontation -toute symbolique qu’elle soit- à l’ordre établi.

Ce dispositif policier qui coûte à la collectivité

Malgré le fait que la manifestation soit rejetée aux confins des beaux quartiers et que celle-ci se passe dans un calme presqu’absolu, la représentation départementale de l’Etat déploie des moyens indécents pour empêcher l’accès périmètres interdits aux manifestants. A 10 jours de Noël, les lieux sont effectivement surpeuplés et une révolte sociale pousse difficilement à la consommation. Nous nous étonnons donc de l’attitude de nos dirigeants qui demandent des coupes claires dans le budget alloué à la fonction publique qui, paradoxalement, mettent en place véritable arsenal policier – hélicoptère compris -pour quelques 500 manifestants quasiment invisibles et surtout clairement pacifistes.

Déclaration ou non, telle n’est plus la question

La bonne nouvelle c’est qu’aucun débordement n’aura été à déplorer, la mauvaise c’est que cette expérience d’une manifestation déclarée et organisée dans le plus strict respect de la loi n’apporte rien à personne (celle du samedi précédent pourtant réunissait quatre à cinq fois plus de monde) ; elle fait ainsi naître les frustrations desquelles peuvent émerger des velléités de confrontation et pousse à se questionner sur l’intérêt de demander la permission au gouvernement de ne pas être d’accord avec lui et de pouvoir l’exprimer.

*N’échapper à un danger (ou un inconvénient) que pour se frotter à un autre encore plus grave.
A l’origine Charybde et Scylla auraient été deux dangers du détroit de Messine, entre l’Italie et la Sicile, le premier étant un tourbillon, le second un écueil. Les marins qui cherchaient à éviter le premier allaient périr en s’écrasant sur le second.
Présents dans la Mythologie, Scylla était présenté comme une créature monstrueuse à plusieurs têtes et Charybde comme un monstre qui, trois fois par jour, aspirait dans d’énormes tourbillons les eaux du détroit avec les bateaux qui y naviguaient, puis les recrachait.
Dans l’Odyssée, Ulysse, qui vient à peine d’échapper aux chants des sirènes, doit tenter de se glisser entre ces deux grands dangers. Mais il y perdra 6 compagnons dévorés vivants par Scylla. (http://www.expressio.fr/expressions/tomber-de-charybde-en-scylla.php)
PARTAGER :