La régression sociale ne se négocie pas, elle se combat : Lyon, manifestation du 17 décembre

La lutte qui s’est engagée entre les partisans de la Réforme des retraites et ses opposants a connu ce mardi 17 décembre sa plus forte affluence depuis l’appel du 5 décembre.
Malgré les chiffres avancés par les préfectures, quiconque aura pris part aux manifestations aura noté que les cortèges ont dépassé de loin ceux de la première journée de mobilisation officielle.
A Lyon, environ 40.000 personnes (17.000 selon la préfecture) sont sorties à l’appel des syndicats
.

L’écart entre le chiffre annoncé par le Ministère de l’Intérieur et celui avancé par les syndicats semble gigantesque : environ 600.000 manifestants dans toute la France pour l’un, et 1.8 millions pour l’autre. Néanmoins, il convient de prendre ces comptages pour ce qu’ils sont : les arguments forts dans la bataille de communication que se livrent les deux parties. A l’instar du Nombre Jaune, nous trouvons plus réaliste d’envisager un chiffre médian autour de 1.3 million de citoyens mobilisés.

Soulignant la baisse de la mobilisation avec une empathie d’opérette et une clémence d’apparat, les membres du gouvernement qui défilent sur les plateaux télé tels des valseurs au bal des hypocrites, invitent les partenaires sociaux à la discussion. Ils laissent leur porte ouverte et tendent la main à la seule condition de ne pas aborder le sujet qui fâche, interdiction de débattre du système à points. Seul l’âge-pivot, revendication primaire de la CFDT, semblerait négociable. On voit venir le tour de passe-passe sous cette étrange conception de l’ouverture et du débat démocratique…

Source : Le Parisien 17/12/2019

Ligne rouge syndicale : comment Matignon a envenimé la situation 

Mercredi 11 décembre, Edouard Philippe devait clarifier les mesures de la réforme et n’a pas hésité à jeter de l’huile sur le feu en en présentant les points suivants ;

  1. Un système universel et par point
  2. Un âge d’équilibre à 64 ans
  3. La clause du « grand frère » : Les Français nés avant 1975 ne seraient pas concernés par la réforme qui s’appliquera pour ceux nés après 2004. Pour les personnes nées entre 1975 et 2004, la réforme devrait s’appliquer progressivement.
  4. Les forces de l’ordre verront leur régime spécial maintenu. Il ne s’agit pas de retourner la meilleure arme défensive du gouvernement contre lui-même.
  5. Les gardiens de prison et les pompiers conserveront également leur régime spécial.
  6. Le niveau de pension des enseignants sera sanctuarisé, c’est-à-dire qu’il ne sera pas plus faible que celui de fonctions équivalentes dans le secteur public. Des revalorisations sont suggérées mais aucun concept concret n’a été proposé.
  7. Une pension de retraite de minimum 1000 euros mensuels…Pour une carrière complète !
  8. Les aides-soignants bénéficieront des mesures nécessaires à une transition qui prennent en compte leur travail. M. Philippe promet de mettre en place un temps partiel en fin de carrière.
  9. Une construction spécifique pour les artisans, les indépendants, les professions libérales.
  10. Système gagnant pour les femmes par l’octroi de points supplémentaires dès le premier enfant (immédiatement contrebalancé par le calcul de la pension de retraite sur l’ensemble de la carrière et non plus sur les 25 meilleures années).

Ces annonces n’ont évidemment pas calmé les ardeurs des travailleurs, pas plus que celles des syndicats. Au contraire, elles ont réussi à mettre tout le monde d’accord sur l’inéquité de cette réforme.
Alors que jusqu’ici, la CFDT la soutenait globalement, les déclarations du gouvernement Macron a poussé ce syndicat à rejoindre les rangs des opposants à la réforme des retraites.
Ainsi jeudi 12, tous les syndicats rejoignaient le front social et appelaient à l’unisson à une journée d’action pour le mardi 17. Pari réussi en termes de mobilisation, les manifestants ont répondu à l’appel et ont massivement envahi les centres-villes de tout le pays.

Une action collective d’envergure

Après 11 jours de grève, on pouvait craindre une baisse de la mobilisation et un relâchement au sein du front social. Il n’en a rien été et ceci pour deux raisons – en plus du discours incendiaire d’Edouard Philippe – qui ont probablement contribué aux imposants rassemblements citoyens de ce mardi.
Comme nous l’avons mentionné plus haut, la CFDT est venue grossir les rangs de l’intersyndicale et a appelé, elle aussi, à la grève générale ainsi qu’à rejoindre la journée de mobilisation nationale.
En parallèle, l’affaire Delevoye est sortie au grand jour. Le Haut-Commissaire aux retraites, créateur et porteur de la réforme aurait omis de déclarer quelques-uns de ces 13 mandats, 10 exactement. L’homme, atteint d’amnésie sélective, prétend avoir oublié ses différentes fonctions ainsi que le montant de ses revenus imposables alors même qu’il n’avait pas le droit de les cumuler à son statut de Ministre. La République en Marche est ainsi tombée dans la tourmente puisqu’il se murmure que l’exécutif connaissait les arrangements de Jean-Paul Delevoye. Pourtant, la majorité ne semble pas aussi prompte à punir ses adhérents qu’elle l’est à sanctionner ses dissidents. Un oubli disent-ils, une arnaque répondons-nous. Quoi qu’il en soit, entre revenus revus à la baisse et conflits d’intérêt probables, les problèmes de mémoire du Ministre des Retraites ont eu un peu de mal à passer dans le contexte actuel. Illégitime pour porter la restructuration du système de retraites, dans la tempête, Jean-Paul Delevoye a préféré démissionner. Entre temps, il aura ajouté de l’huile sur le feu de la contestation sociale. On ne peut imposer des restrictions à la population sans faire preuve d’un minimum d’exemplarité.

Et après ?

Le décompte préfectoral et policier relayé par les médias ne suffira probablement pas à persuader les citoyens d’une baisse de la participation au mouvement social. Toute personne ayant rejoint l’un des cortèges aura constaté que de véritables marées humaines défilaient dans les rues de France.
Les grévistes, galvanisés par cette journée doivent sans doute prendre le parti d’ignorer le discours médiatique, de ne s’en remettre qu’à leur expérience personnelle et doivent rester déterminés à obtenir le retrait de la réforme.
Aujourd’hui, l’enjeu réside dans la suite du mouvement social face à la détermination réitérée d’Edouard Philippe de traverser le Styx sur une réforme qu’il entend mener à bon port. (1)
Si la CFDT devait obtenir le « recul » du gouvernement et le retour à un âge-pivot à 62 ans, elle quittera probablement le navire intersyndical. Conformément aux désirs de l’exécutif, le premier syndicat de France enverrait ainsi le signal d’une réforme acceptable et bénéfique pour tous, cassant dans la foulée le front intersyndical et la dynamique du mouvement de grève. La CGT et les autres confédérations qui appelleront à maintenir la pression, passeront alors pour des extrémistes de la Sécurité Sociale.

Les conséquences d’un retrait de la CFDT

Bien que la CFDT soit le partenaire privilégié du gouvernement, faut-il s’inquiéter de son départ probable du front social et y voir une baisse conséquente de la mobilisation ?
Hormis la détermination des autres partenaires sociaux, il faut compter sur le fait que bon nombre de Français appréhendent les conséquences de la réforme. Beaucoup ont compris que le problème ne réside pas uniquement dans le recul de l’âge-pivot mais est entièrement intrinsèque à la réforme telle qu’elle nous est imposée. Rappelons que celle-ci prévoit que la part (14%) du PIB allouée aux retraites sera gravée dans le marbre et poussera ainsi à la capitalisation pour s’assurer une retraite décente, qu’elle néglige largement la pénibilité liée à certains métiers, qu’elle ne propose aucune solution pour les carrières hachées comme le sont celles de nombreuses femmes, qu’elle ne prend pas en considération l’espérance de vie des plus riches contre celle des plus faibles ou encore qu’elle ne fixe pas la valeur du point, qui fluctuerait donc selon le bon vouloir de nos gouvernements présent et à venir. Les citoyens sont conscients que cette réforme n’est rien d’autre que l’institutionnalisation d’un régime inégalitaire et le début du démantèlement de la Sécurité Sociale.

Noël sacrificiel

Selon les médias, l’inquiétude des Français de ne pas pouvoir fêter la fin d’année en famille à cause de la grève est sur toutes les lèvres. La nouvelle cataclysmique s’accompagne de descriptions de l’angoisse populaire, de micros-trottoirs et de prises de parole journalistiques qui versent dans un pathos presqu’indécent. D’ailleurs le gouvernement a flairé le bon filon et s’est fait, depuis plusieurs jours, défenseur des victimes de la grève et pourfendeur de grévistes.

« Noël c’est un moment important. Il faudra que chacun prenne ses responsabilités. Je ne crois pas que les Français accepteraient que certains puissent les priver de ce moment », a déclaré le Premier ministre Édouard Philippe dans le Parisien.

Evidemment, personne n’a envie que la grève s’éternise et que certains citoyens soient privés de rejoindre leurs familles pour les fêtes de Noël. Cependant, mettre sur le même plan l’inquiétude des Français pour les fêtes de fin d’année et la perspective d’obtenir une retraite digne et juste ressemble à s’y méprendre à une obscène tentative de manipulation de l’opinion.
Par ailleurs, il ne faudrait pas que M. Philippe se trompe de coupables. Ceux qui s’apprêtent à priver les Français de Noël sont bien les mêmes qui refusent d’entendre les voix de leurs administrés ; ce sont bien ceux-là qui devraient prendre leurs responsabilités. Faut-il rappeler à ce Premier Ministre qu’il n’est qu’une émanation du peuple, un agent de représentation de celui-ci et que son mandat ne l’autorise pas à rester sourd à ses demandes ?

Alors, même si on est loin de partager systématiquement fonctionnement et points de vue syndicaux, il nous apparaît logique de les soutenir dans leur volonté de continuer la fronde jusqu’au retrait de ce monstre néo-libéral que représente cette tentative d’ajournement de l’émancipation de notre travail (c’est bien le sens de la retraite que nous avons collectivement conquise avec la Sécurité sociale).
La grève en l’espèce est une forme d’abnégation et les grévistes ne la font pas par plaisir ; eux non plus ne passeront pas leurs fêtes en famille et leur salaire décroît à mesure que la grève s’installe dans la durée. Aujourd’hui, malgré leurs sacrifices, ils n’ont rien obtenu de la part du gouvernement, même pas la main tendue promise ; rien ne vient donc justifier un désarmement des syndicats.
A ceux qui les imaginent conservateurs, fainéants, trop à gauche, trop privilégiés, souvenez-vous que les grévistes usent de la seule forme d’opposition massive et légale qu’il reste au peuple, le droit de grève.
Nous voulons tous passer nos fêtes de fin d’année en famille mais nous voulons aussi tous une retraite dorée !

Par Allan Barte – https://fr.tipeee.com/allan-barte/

(1) https://www.liberation.fr/depeches/2019/12/17/retraites-philippe-affirme-sa-determination-totale-a-mener-la-reforme_1769748

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