La police choisit le gouvernement, Arthur y perd ses dents

Par Ophélie et Olivier

L’épais nuage de gaz lacrymogène sur la place Bellecour et d’autres préoccupations comme la diffusion de tracts pour la pétition ADP lors de la manifestation du mardi 10 décembre contre la réforme Macron des retraites nous ont fait passer à côté d’une information qui depuis a beaucoup circulé, à savoir l’agression d’Arthur N. par la police. Plutôt que de produire un énième article relatant approximativement les faits pour provoquer une nouvelle fois l’indignation, nous prenons le temps de l’accumulation et de la réflexion pour publier le texte qui suit. Il inscrit cette nouvelle violence politique policière dans une trame temporelle plus longue et s’appuie sur plusieurs documents collectés pour la plupart par Ophélie P., une proche de la victime.

Depuis le début de l’insurrection, nous, Gilets Jaunes, avons une attitude ambivalente envers la police et les forces de l’ordre. Nous avons à plusieurs reprises tenté de les faire basculer de notre côté, nous réjouissant par exemple de geste symbolique d’apaisement dans des phases de confrontation, tentant de les convaincre sur des points de blocage de nos intentions non-violentes. Mais nous avons aussi pu nous en prendre physiquement à eux, quoique très rarement, et nous les avons surtout copieusement et injurieusement dénoncé pour avoir commis des actes d’une grande violence sur nombre d’entre nous. Parmi nous, les avis et les stratégies divergent sur l’attitude à adopter face à eux, avec parfois des distinctions entre les différents corps (on a souvent dit que dans les manifestations les gendarmes avaient une plus grande maîtrise d’eux-mêmes que les CRS et surtout que les bacqueux). Dans les cortèges, on a tantôt entendu « Acab » (acronyme de All Cops Are Bastards – tous les flics sont des bâtards, en anglais), tantôt « la police, avec nous », quoique de plus en plus rarement…

De leur côté, les forces de l’ordre mobilisées sur les manifestations étaient placées en porte à faux, tant avec le mouvement des Gilets Jaunes qu’avec le mouvement contre la réforme Macron des retraites. D’une part, ces agents du service public avaient des raisons matérielles de se joindre aux mobilisations puisque, avec les heures sup’ non payées d’abord et leur régime spécial de retraite censé être réformé ensuite, ils étaient parmi les grands perdants de la politique de liquidation de Macron. D’autre part, en première ligne lors des premières manifestations Gilets Jaunes où la violence physique a été la plus ouverte, ils ont été la cible directe des manifestants les moins pacifiques et l’objet des moqueries de tous. Entre la loyauté à une oligarchie financière d’Etat qui les méprise et le ralliement à des manifestants qui ne les considèrent pas toujours en héros, ils ont donc balancé.

En fait, ce tiraillement – présenté ici de façon schématique – est fréquent dans les moments révolutionnaires. Il travaille chacun des flics, dont la réaction dépend alors des dispositions personnelles, de son histoire et de sa situation pour faire court. Ce n’est évidemment pas tout à fait par hasard qu’on se retrouve dans la police et les dispositions répressives voire oppressives, le ressentiment parfois, qui sont comme exigés à l’entrée, n’inclinent pas particulièrement à l’insurrection…

Arthur s’est trouvé pris dans ces tensions. Lui-même dans une situation d’entre deux puisqu’il venait de quitter un emploi pour s’engager dans un autre le 11 décembre 2019, il passait par là sans intention de manifester, seulement attiré par la curiosité pour les événements qui se déroulaient au détour de son itinéraire. On sait que ce mardi 10, forces de l’ordre et manifestants violents se confrontaient, selon le rituel coutumier, en marge du cortège à proximité de l’entrée de la place Bellecour. Solidaire des manifestants, l’animateur du principal camion de la CGT exigeait au travers de ses haut-parleurs que les flics cessent leurs provocations puis les tirs de grenades lacrymogènes alors que le cortège officiel, massif et pacifique, entrait sur la place. Rien n’y fît et on sait ce qu’il advint. Arthur a eu le malheur de passer un peu plus tard entre les rangs de syndicalistes de la CGT et ceux des bacqueux alors que les premiers se moquaient copieusement des seconds. Amusé par les quolibets et sans doute inconscient de sa vulnérabilité dans cette position, il a commencé à applaudir. C’est alors que les flics se sont jetés sur lui, l’ont traîné au sol et l’ont frappé en meute. La vidéo suivante de l’agression montre l’abus de pouvoir caractérisé de ce petit groupe de délinquants barbares :

https://www.youtube.com/watch?v=4g-rWW6oOnk

Le résultat est connu. Un coup de matraque au visage lui casse neuf dents et lui fracture la mâchoire. Après un dernier coup de pied au genou, ses tortionnaires le laissent au sol, en état de choc. On pourrait penser que cet abandon par les chiens enragés qui l’ont molesté atteste de son innocence – n’aurait-il pas été embarqué s’il avait commis quelque grief, demandera-t-on naïvement ? Mais la réalité dépasse de loin cette ingénuité : comme le signe sans ambiguïté la phrase du flic qui lui a assené ce dernier coup de pied (« bien fait dans ta gueule »), les cowboys de la Bac se prennent pour des justiciers – la justice qui légitime l’expression sadique de leurs frustrations bien entendu.
On sait comment cette affaire va probablement se terminer pour ces mercenaires. L’IGPN, cette grande blanchisseuse des violences policières tyranniques, passera l’éponge sous quelque prétexte.

On sait d’ailleurs comment toute cette grande tension générale s’est terminée : deux jours plus tard, dans la nuit du jeudi au vendredi, les policiers ont manifesté sur le pont de la Guillotière pour leur seul régime spécial de retraite. Autrement dit, devant l’alternative qui se présentait à eux de rejoindre le mouvement pour un approfondissement du projet de société des fondateurs de la Sécurité sociale ou de se faire les défenseurs zélés du nouvel ordre néolibéral – le marché et la matraque – que tente encore et toujours d’instituer l’oligarchie financière d’Etat, ces ordures ont choisi leur camp et ce n’est pas celui de l’émancipation. Ils ont joué pour leur seul profit le rapport de force avec le gouvernement qui ne tient que par la police et ce qu’elle représente ; alors que Macron nous vend le système à point comme système universel, les policiers ont obtenu un traitement à part – le premier d’une longue série, comme on s’en rend compte aujourd’hui. Le système à point ressemble de plus en plus à un système à trous.

La situation est moins heureuse pour Arthur. Les soins qui lui sont maintenant nécessaires sont estimés à 15000 euros, à quoi il faut ajouter les frais d’avocat. Or, comme on l’a dit, il se trouvait au moment de son agression sans emploi et sans allocations chômage, situation qui, pour des raisons évidentes, a duré plus longtemps que prévu. Sans couverture sociale suffisante par conséquent, il n’y que la solidarité improvisée qui puisse l’aider. Une caisse a donc été ouverte par son amie Ophélie sur le site du Pot Solidaire (celui-là même qui héberge la fameuse caisse de grève qui a collecté plus d’un million d’euros de dons). Son drame ayant été assez largement médiatisé, près de trois mille euros ont déjà été rassemblés à cette heure. Printemps Jaune s’associe sans hésitation à cette démarche d’information pour qu’Arthur retrouve à peu près une vie normale après cette épreuve. Voici donc l’adresse où vous pouvez faire un don et où vous trouverez des informations complémentaires : https://www.lepotsolidaire.fr/pot/05fkhzsv

Le moindre geste de votre part est le bienvenu. Selon le fameux principe de la Sécurité sociale, de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins – ceux d’Arthur sautent aux yeux.

Quand nous aurons fait la révolution, par quelque voie que ce soit, la réorganisation générale – plus que constitutionnelle – du pouvoir politique passera par une purge purificatrice de la police et de la justice. En attendant, la réflexion sur l’attitude à adopter face aux forces de l’ordre aujourd’hui fait un saut en avant après ce nouveau scandale…

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