La grève : une nouvelle modalité d’action des Gilets Jaunes

Par Olivier

Dans l’histoire des mouvements sociaux dans notre pays, celui des Gilets Jaunes a pris une forme inédite. Cette originalité et une puissance elle aussi inattendue ont fait vacillé un gouvernement méprisant et jusque-là sûr de lui. Mais les manifestations du samedi ont depuis montré leurs limites. Alors qu’il y a encore plus de raisons de se mobiliser aujourd’hui, il convient de s’interroger sur les modalités d’action.

« On est là ! » : Ronds-points et manifestations

De manière peu coordonnée en apparence, les Gilets Jaunes ont depuis un an maintenant, pratiqué un large spectre de formes de mobilisation. On peut dire que deux d’entre elles ont prédominé : la manifestation quasi spontanée et l’occupation de ronds-points, parfois avec blocages, généralement sans. Cette dernière a surtout été l’expression d’une confrontation symbolique avec le gouvernement et le président de la République, une manière de rappeler par une haute visibilité que nous ne sommes pas rien. Ces points de rassemblement ont été l’occasion d’une convivialité retrouvée alors que beaucoup d’entre nous faisaient depuis longtemps l’expérience de l’esseulement.
Le rapport de force qui s’engageait ainsi avec Macron et secondairement avec ses séides – car il s’agit bien d’un rapport de force visant à transformer l’orientation de ses actions de gouvernement – était avant tout un bras de fer symbolique si l’on met à part quelques blocages çà et là.

Succès de l’insurrection

Les manifestations du samedi en revanche ont établi un rapport de force beaucoup plus direct, beaucoup plus ouvert, et même beaucoup plus brutal avec le gouvernement et ses chiens de garde, les bien nommées forces de l’ordre (ordre néolibéral en l’occurrence). Les premières manifestations – celles qui ont eu lieu à Paris sur les Champs-Elysées et la place de l’Etoile notamment – ont été spectaculaires et spectaculairement violentes. Le point ici n’est pas de désigner des responsables : la violence est en réalité la manifestation d’un rapport de force latent que peut embraser tel ou tel incident. Et il ne s’agit pas non plus de dire que tous les manifestants, à Paris ou ailleurs, étaient venus avec à l’esprit l’idée d’une confrontation belliqueuse. Mais on peut noter en revanche que cette violence a été largement tolérée par les manifestants, beaucoup plus que lors de la manifestation parisienne du 1er-Mai quelques mois auparavant, preuve que les conditions morales étaient réunies pour une telle explosion, même si dans sa forme elle a pu surprendre jusqu’aux manifestants. En tout cas, on a vu une insurrection inédite.
A y regarder de trop près, on pourrait dire que les émeutes de 2005 dans les ghettos prolétaires avaient mis en scène des violences tout aussi spectaculaires. Ce serait cependant occulter le fait majeur que cette fois les manifestations ont eu lieu dans les quartiers les plus riches des métropoles et singulièrement à Paris à proximité des lieux symboliques de pouvoir (l’Elysée, Matignon, l’Assemblée Nationale).

Quand manifester ne suffit plus

Toute manifestation est une menace plus ou moins voilée, plus ou moins euphémisée, contre un adversaire plus ou moins clairement défini. Le nombre est un élément déterminant, mais ce n’est pas le seul. A l’occasion des trois ou quatre premiers samedis du mouvement, en novembre et décembre de l’année dernière, Macron et ses sbires, en particulier ses députés larbins, se sont réellement sentis menacés. On peut dire que lors de ces premières journées de mobilisation, le pouvoir a vacillé. Mais depuis, le mouvement, violemment réprimé mais aussi sans organisation et dans l’incapacité de s’en donner une, sans doute par méconnaissance du sens de l’action collective) et d’orientation claire, a tendanciellement décliné. Des coups d’éclat ont bien eu lieu ici ou là, des confrontations avec la police aussi, violentes, parfois mêmes traumatisantes – le mouvement a ses martyrs – mais depuis de longs mois nous savons que nous ne bouleverserons plus l’équilibre des pouvoirs. Bref, la manifestation du samedi, même dans sa forme la plus ouvertement conflictuelle telle que décrite rapidement ici, a montré ses limites dans la perspective d’un renversement du pouvoir (qu’il s’agisse d’une démission de Macron, d’une dissolution de l’Assemblée Nationale ou, mieux encore, de l’organisation d’une assemblée constituante). Et ce n’est pas le sursaut de ce premier anniversaire qui changera la donne…

Objectifs politiques et blocage économique

Arrivé à ce point – qui n’est pas purement intellectuel mais tout pratique –, chacun et chacune devrait se demander ce qu’il faut faire de plus pour atteindre ses fins politiques. Les raisons de la colère ont-elles disparu ? Notre avenir s’est-il éclairci ? Quelle(s) tactique(s) avons-nous à disposition pour faire ravaler son mépris à Macron et pour rétablir les institutions collectives de notre liberté ? Alors que partout la résistance à Macron et à son monde s’organise, à des rythmes et dans des formes variables, une opportunité se présente de rétablir le rapport de force à notre avantage : bloquer l’économie en faisant grève le jeudi 5 décembre. En plus bien sûr, d’aller manifester et de reprendre les ronds-points ce jour-là.

La grève comme arme de défense démocratique

On a entendu que les Gilets Jaunes n’avaient pas les moyens de faire grève ; la réalité est beaucoup plus généralement que nous n’avons pas osé désobéir sur nos lieux de travail, que nous avons craint les représailles de nos hiérarchies et que nous sommes restés à nos postes. Tout compte fait pourtant, les mobilisations auront coûté à chacun d’entre nous bien plus qu’une journée de salaire. L’excuse financière donc ne tient plus, d’autant que tous les salariés sont d’ores et déjà juridiquement protégés par des préavis de grève pour cette fameuse journée. Ce jour-là, ce n’est pas contre nos patrons que nous descendrons dans la rue, c’est contre Macron, pour nos retraites, pour notre dignité.
Pour faire plier le gouvernement, il ne suffit plus de défiler, il faut pacifiquement mais résolument cesser de faire tourner la machine économique.

Grèves de ’95

 

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