Journée de grève du 10 décembre : Manifestation à Lyon

Les habitués du week-end s’en seront certainement aperçu, la manifestation en semaine n’est pas une manifestation du samedi qui aurait lieu un jour ouvrable. Une manifestation en semaine est avant tout stratégique et s’articule avec la grève. Schématiquement, elle entre dans une succession d’actions plus ou moins suivies lors de chaque arrêt de travail : déclaration de grève, piquet de grève, assemblée sur le lieu de travail, regroupement à la manifestation puis assemblée générale. La protestation collective suit ainsi le blocage de l’économie ; pas d’action sans revendications clairement établies en aval. C’est dans cette modalité pratique que se situe la différence fondamentale entre le mouvement social que nous vivons et le mode de fonctionnement des Gilets Jaunes.

Alors que l’insurrection violente a montré ses limites et que depuis un an les protestations symboliques du week-end n’ont fait que cristalliser le rapport de force sans en déplacer la ligne de front, n’est-il pas temps pour tout Gilet Jaune de se demander s’il n’est pas opportun de faire le sacrifice auquel il (ou elle, évidemment) s’est refusé depuis le début du mouvement, en faisant le pas supplémentaire de la grève coordonnée ?

Parmi nous, certains imaginent que nous finirons par déborder les forces de l’ordre et que, pour y parvenir, il faut continuer à les harceler voire à provoquer la répression. D’autres encore considèrent que reproduire sans cesse les mêmes actions donne corps à leurs revendications, par exemple, en ouvrant le péage de Teo à Caluire comme si les forces de l’ordre n’avaient pas revu leurs tactiques et adapté leurs ripostes. Aux premiers, on rappellera que la violence physique, après avoir failli renverser le gouvernement il y a un an, a tourné à notre désavantage depuis lors, ou du moins n’a pas déplacé le rapport de forces. Aux seconds, que nos blocages sporadiques, voire erratiques, sont maintenant déjoués immédiatement par la police, à notre désavantage, ou bien n’ont aucune visibilité publique et ne répondent à aucune logique objective.

Le problème n’est pas seulement celui d’un mode d’action en particulier – et de son efficacité propre – mais celui de la coordination des actions. S’il s’agit aujourd’hui de saper le pouvoir de Macron pour l’empêcher de faire main basse sur la Sécurité Sociale, demain l’enjeu sera d’obtenir une nouvelle organisation des pouvoirs politiques et une nouvelle Constitution. Le meilleur moyen n’est-il pas alors de nous construire un discours commun et de mettre nos forces collectives dans la poursuite des mêmes objectifs ? Plus précisément, que le peuple reprenne les rênes de sa vie politique et en devienne un acteur indispensable ?

La manifestation comme action : une démonstration de force populaire et des revendications claires

Ce mardi, deuxième journée de mobilisation à l’appel des syndicats, le beau et long cortège était plus segmenté que lors de la manifestation du jeudi 5 décembre. Alors que la semaine précédente beaucoup de manifestants se plaçaient de manière improvisée dans le défilé de sorte qu’on ne distinguait que des tendances dans un cortège d’une densité inouïe, les habitudes syndicales cette fois structuraient la mobilisation : ici la CGT, la FO, plus loin encore l’UNSA…
Il y a du monde, beaucoup de monde, avec des drapeaux, des slogans et des grandes banderoles. On retrouve les enseignants du primaire et du secondaire, grandes victimes du système de retraite néolibéral proposé par le gouvernement. Les camions syndicaux hurlent leurs slogans et rendent difficilement audibles les slogans et des chants fédérateurs lancés par la foule. Cela ne déstabilise pas les manifestants qui ont détourné des chansons populaires dont les paroles circulent sur des feuilles volantes. On observe aussi des distributions de tracts (contre la réforme, pour le RIP ADP, entre autres), malheureusement toujours de façon insuffisante mais davantage que lors de la première manifestation. Le refus de la réforme se structure et parvient, de cette manière, à fédérer les manifestants. Nous, Gilets Jaunes, devons sans doute en tirer quelques enseignements.

Parcours, répression et blessés

Le parcours désormais habituel suit son cours : on remonte l’avenue Jaurès, le cours Gambetta puis on traverse le Rhône. On constate que bon nombre de Gilets Jaunes, habitués des manifestations, se sont mélangés aux autonomes (ceux – ce sont surtout des hommes – qu’on appelle à tort des Black Blocs), devant la tête de cortège officielle. Les « totos » jouent avec les policiers, comme à leur habitude, ces légers débordements leur procurant probablement un frisson à pas cher ; transgressant vaguement l’ordre établi, ils donnent aux forces de l’ordre (ainsi qu’à leurs soutiens) les prétextes que ces dernières n’attendent même pas. Le statu quo ne varie pas d’un iota.

Alors que la manifestation arrive sur la place Bellecour, certains jouent la provocation et installent des barrières mobiles entre les cordons policiers et les manifestants. Un membre expérimenté du service d’ordre de la CGT nous rapporte que le coordinateur des forces de l’ordre est perdu et ne parvient pas à maîtriser la police nationale. Les provocations des manifestants finissent par irriter pour de bon les policiers qui ripostent, sans surprise, par un copieux gazage, couvrant la moitié Est de la place Bellecour d’un âcre brouillard. C’est à peu près dans le même temps que deux personnes seront sérieusement blessées : Arthur, qui a eu la mâchoire fracturée et a perdu neuf dents dans une agression policière, (1) et Jean-Luc, retraité, qui filmait justement ces manœuvres policières quand une grenade de désencerclement l’a touché au coude, occasionnant blessure et contusion.

Malgré un discours médiatique qui met en exergue une baisse significative de la mobilisation, nous nous réjouissons de la réussite de cette manifestation. La barre avait été placée haut en atteignant d’entrée le million lors de la journée d’action du 5. Les 20.000 personnes présentes ce mardi 10 décembre prouvent la réussite d’un événement plus improvisé que celui de la semaine précédente qui, lui, était anticipé depuis de longues semaines.

Oui, cette victoire nous rend optimistes et nous pousse à persévérer dans notre lutte pour le retrait de la réforme des retraites.

(1) https://www.rue89lyon.fr/2019/12/10/arthur-23-ans-je-me-suis-fait-casser-la-gueule-dans-le-vrai-sens-du-terme-par-des-crs/

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