Grève contre la réforme des retraites : Le pessimisme médiatique

Mercredi matin, journaux et écrans médiatiques étalaient leurs gros titres : les manifestations du 10 décembre étaient moins denses que celles du 5, la mobilisation moins forte, la matinée plus calme qu’attendue. Derrière ce qu’on aurait envie d’appeler des euphémismes de bienséance, la réalité d’une forte mobilisation est passée sous silence. Pourtant, la deuxième manche de la lutte des citoyens français contre le gouvernement et ses hauts fonctionnaires a bel et bien remporté un franc succès. A Lyon, les manifestants étaient au nombre de 20.000 ; sur l’ensemble du pays plus de 800.000 personnes s’étaient mobilisées.

Les médias donc, pointent avec cynisme cette baisse de mobilisation et interrogent les leaders syndicaux qui ne trouvent pas mieux qu’admettre l’évidence. Par un raccourci un peu facile, certains journaux anticipent un échec de la grève et concluent à demi-mots – en tout cas sous-entendent auprès de leur audience – que le front « anti-réforme des retraites » serait mort-né, que les Français se seraient déjà rangés à l’argument de raison qui voudrait que la réforme en l’état soit nécessaire. Bref que le peuple, ce corps irascible et pessimiste, se serait soulevé un peu vite et de façon déraisonnée.

Certains journalistes poussent même le raisonnement plus loin et affirment sans ciller que le mouvement social de ce début décembre serait une résultante des Gilets Jaunes et du climat insurrectionnel qu’ils ont instaurés depuis plus d’un an. On prend donc les Français pour des moutons de Panurge incapables de s’élever contre l’injustice sociale alors même qu’on la lui fait avaler par cuillerées de plus en plus grosses. Sans surprise donc, les « grands » médias discréditent les colères et relèguent les cris de désespoir et les exigences du peuple à une « tendance ». La révolte actuelle ne serait rien d’autre qu’une pâle répercussion du mouvement jaune.
Evidemment les Gilets Jaunes ont massivement rejoint le mouvement de grève mais faut-il rappeler que ledit Gilet Jaune n’est ni un marginal, ni un radicalisé ? Faut-il rappeler qu’il est le fruit des injustices sociales, de l’appauvrissement de la société, du délitement de la solidarité sociale ? Qu’y a-t-il de si surprenant à voir un mouvement social en rejoindre un autre ?

De l’art de faire parler les chiffres

Cette plus faible mobilisation s’explique autrement que par un désintérêt, une acceptation ou un retour à la raison des citoyens. Si on tente d’analyser les données pour délivrer de l’information factuelle, on doit envisager que d’autres paramètres que le renoncement peuvent expliquer la baisse des grévistes mobilisés ce mardi 10 décembre.

Difficultés à fédérer les colères et à mobiliser tout le monde

Le gouvernement travaille à dénoncer les pseudos privilèges de certains régimes et passe ainsi sous silence la véritable injustice que sont les retraités pauvres. Diviser pour mieux régner est devenu le leitmotiv de la majorité en marche. En s’attachant à observer son voisin et à établir une liste des différences entre chaque salarié, on oublie que la véritable inégalité se situe dans la proposition de réforme qui, au lieu d’uniformiser vers le haut, lisse vers le bas.

La précarité contre le droit de grève

La grève est un droit mais aussi un sacrifice. Il convient de la décrire pour ce qu’elle est : une perte nette de salaire. Evidemment, ce sont les plus précaires – pourtant les plus malmenés par le régime actuel – qui hésitent à renoncer à leur salaire, tout misérable qu’il soit.
La grève est aussi une question de moyens et ceux qui n’en disposent pas ne peuvent user de ce droit fondamental. D’autres encore, pour les mêmes raisons, privilégient les seuls jours forts. La précarisation de la société et ses effets pervers pourrait bien faire disparaître la possibilité pour une frange importante de la population de s’opposer aux décisions gouvernementales iniques.

Organisation et communication syndicale

Le message syndical entre la première et la seconde journée de grève manquait indéniablement de clarté, les syndicats devaient encore accorder leurs violons avant d’appeler d’une seule voix à l’action. A Lyon, lors de la manifestation du 5, nous avions noté qu’aucun tract d’information n’était distribué et qu’aucun point d’information n’avait été mis en place alors que la réussite d’une grève est conditionnée par une uniformité de discours et de position, par une bonne information des grévistes mais aussi de l’opinion publique.

Néanmoins, les médias de révérence relaient des chiffres bruts, se refusent à une réflexion qui rendrait hommage à leur métier et se contentent de brandir les déclarations de représentants syndicaux comme autant d’aveux d’échec. C’est un cercle vicieux que pareille propagande médiatique : « Si je lis ou j’entends que la mobilisation décroit, je suis plus susceptible d’arrêter de me mobiliser et si j’arrête, la mobilisation décroît et ainsi de suite… »

Quand le nivellement par le bas mobilise tous les secteurs

Ces derniers jours, nous avons pourtant observé que la grève ne convainc pas que les dépositaires d’une culture syndicale ancrée ni, comme voulait nous le faire croire Macron et consorts, les bénéficiaires des régimes spéciaux.
Les Français ont enfoui en eux une mémoire des luttes et brûlent d’une volonté de préserver leurs acquis sociaux. La Sécurité Sociale est le dernier bastion face à l’Etat capitaliste, elle est l’arme et la défense du peuple contre l’Elysée et contre Bercy [siège du ministère des finances]. Elle lui donne toutes les raisons de persévérer dans sa lutte.
Cependant, le gouvernement déverse ses éléments de langage, il fait mine de ne pas mesurer l’ampleur du mouvement, de ne pas percevoir son aspect transgénérationnel et de ne pas comprendre que pour chaque travailleur, la retraite est l’aboutissement d’une carrière.
Edouard Philippe a prouvé ce mercredi 11 que non seulement le gouvernement n’offrira pas d’échappatoire au projet Delevoye mais qu’il ira jusqu’au bout de sa démarche de privatisation progressive du régime de retraites.

Le pourrissement face à la détermination

On connaît bien la méthode Macron – testée et approuvée lors du mouvement des Gilets Jaunes – et on devine de quoi l’action gouvernementale sera faite.
L’usure d’abord, stratégie extrêmement simple à mettre œuvre. Il suffit de faire la sourde oreille suffisamment longtemps en dépit de tout bon sens démocratique, pour épuiser les ressources financières des grévistes et les contraindre à retourner travailler.
Pour ceux qui resteraient insensibles à la menace financière, il convient de laisser en place les cerbères du pouvoir. La répression policière n’a pas desserré son étau, aujourd’hui les forces de l’ordre font plus que montrer les dents : leurs maîtres les ont délivrées de leurs muselières. Si l’argument financier ne vide les rues, la peur de la violence policière pourrait suffire à dépouiller le peuple de son droit de veto et de révolte.
Cependant, ce scénario est celui du pire et cette analyse pessimiste ne prend pas en compte des facteurs tels que la cohésion sociale, la solidarité et la colère accumulée mandat présidentiel après mandat présidentiel que Macron, par son mépris et sa déconnexion du peuple, a fait jaillir.
C’est pour pouvoir exercer notre puissance en tant que peuple souverain qu’il faut dès à présent anticiper, nous organiser et nous préparer à faire perdurer le combat ailleurs que dans les rues que le gouvernement entend nettoyer de ses révoltes populaires. Gavroche ne monte plus sur les barricades, on l’oblige à supporter ses Thénardiers ; le monde a changé, l’acceptation s’est enracinée profondément dans les esprits. C’est sans doute sur le terrain des idées que nous devons continuer à combattre. Intéressons-nous, écoutons, lisons, échangeons, transmettons et organisons nos idées, revendications et forces. Notre dénominateur commun est le rejet ce qu’on pourrait appeler le « système productiviste ». Pour parvenir à nos fins, il faut commencer par positionner la démocratie sur le terrain qui est le sien, lui redonner sa cohérence et ses couleurs populaires.

Nous devons envisager de dépasser la rue et ses manifestations, nous construire un projet politique à opposer à ceux qui nous gouvernent sans partage. Ensuite, nous devons décider de notre sort et reprendre en mains notre propre gouvernance. La grève qui dure est un premier pas vers l’exercice de nos droits, le référendum d’initiative partagée (ADP) constitue lui aussi, un tremplin vers une reprise en main de la décision politique et enfin, les municipales sont autant d’occasion de nous constituer en listes citoyennes afin d’exercer un contre-pouvoir populaire.
La politique est bien l’affaire de tous, il s’agit de l’arracher des mains des néo-libéraux qui nous dirigent et de nous réapproprier le droit et le devoir de décider de notre sort.

«Être radical, c’est saisir les choses à leur racine. (…) Cette critique aboutit à l’impératif catégorique de renverser toutes les conditions sociales dans lesquelles l’homme est un être avili, asservi, abandonné, méprisable » K. Marx

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