Gomme et goudron

Point sur les manifestations du samedi 13 avril à Lyon.

 

Ce samedi à Lyon sentait la gomme. Les Gilets Jaunes motards s’étaient mobilisés en raison de leur agression par la BAC la semaine passée et en particulier d’un des leurs. Ils ont une nouvelle fois apporté un précieux renfort à une mobilisation ambitieuse dont la réussite n’était pas donnée d’avance.

Le rendez-vous avait été donné ce samedi sur la place Antonin Poncet, à côté de la place Bellecour. Sous le soleil, le nombre est venu progressivement. Chacun cherchait les visages connus. Le lieux n’était pas habituel, bien que proche, certains tennaient à notre point de rassemblement habituel pour ne pas dire historique qu’est la place Bellecour. Beaucoup étaient anxieux ou dubitatif, pas certain que nous viendrions sur le nombre. L’interdiction de manifestation sur une partie de la presqu’île en avait peut-être refroidis certains, la déclaration du parcours ferait sans doute en revenir d’autre. Une partie des espoirs étaient placés dans le cortège militant qui s’était formé à l’appel d’associations, de syndicats et partis politiques pour défendre la liberté de manifester contre la loi anti-manifestation, partie à 13 heures de la place Louis Pradel.

Finalement le cortège militant bariolé est arrivé, avec son lot de drapeaux, de banderoles et de panneaux. Devant les signes de méfiance de la part des Gilets Jaunes, les militants ont vite rangés leurs symboles les plus visibles, pour se fondre dans la masse jaune, certains sont restés affichés, mais le résultat est réussi. Les deux cortèges ont fonctionné en symbiose pour un résultat haut en couleurs, en chants et en slogans. Des slogans typiques des Gilets Jaunes (“On est là…”, la Marseillaise, “Macron on t’encule pas, la sodomie c’est entre amis”, “Castaner, nique ta mère”, etc), mais aussi des chants différents, plus politiques (chants des partisans ou le chant des canuts) chantés par une masse Jaune ponctuée de Vert, Rose, Rouge et Orange. Certains appréciaient la convergence, quand d’autres la critiquaient, pas pour ce qu’elle signifiait mais par crainte de récupération politique.

La manifestation commence par descendre le quai puis traverse le pont de l’Université. Un premier stop est fait devant Centre Hospitalier Saint Joseph Saint Luc. Les motards font alors retentir leurs moteurs et sortent leur banderole.

Après que l’odeur âcre de la gomme brûlée a empli l’air à l’entrée de la place Jean Macé, le cortège s’est remis en mouvement vers le nord sur l’avenue Jean Jaurès. Dans cette longue ligne droite régulièrement parcourue par les manifestations, il s’est donné à voir massivement, formant un bloc annoncé par des banderoles colorées et débordant généreusement sur les trottoirs. A l’approche de l’intersection entre l’avenue Jaurès et le cours Gambetta, des vitres d’abribus et des écrans de distributeurs à billets ont été brisés par des manifestants. Ces procédés ne font pas l’unanimité parmi les Gilets Jaunes mais les réprobations sont discrètes – après tout, ce ne sont que des choses matérielles alors que les mutilations à vie de nombreux manifestants n’ont ému ni le Président de la République ni les membres du gouvernement. S’ils interpellent, c’est au plan stratégique : le sens de ces actes et leur efficacité sociale, au-delà de l’expression fugace d’une détestation bien légitime à l’encontre des banques, passe-t-il dans les esprits et les corps des autres protagonistes et des spectateurs ? Que depuis le début, le mouvement des Gilets Jaunes ait montré une tolérance inédite à la violence sur les choses comme forme de protestation ne fait guère de doute. Mais aujourd’hui, ces tactiques lui offrent-elles une orientation fédératrice et ce faisant efficace ?

 

Hommage des motards avant le passage sur le pont de la Guillotière. Photo O.D.

Cela étant, ces actes ont tout au plus fait tourner les têtes mais n’ont pas altéré la progression du défilé qui a classiquement remonté le cours Gambetta en direction de la Fosse aux ours. Toujours dense, le cortège a marqué le pas au carrefour de la Guillotière où les forces de l’ordre manoeuvrent traditionnellement pour perturber les manifestations. Mais les banderoles ont été replacées en tête et les motards se sont disposés avec leur banderole contre la répression policière au bout du cours Gambetta, rendant moins opérantes d’éventuelles tactiques de désorganisation et d’encerclement contre le cortège. Lorsque la jonction s’est faite, les moteurs ont à nouveau vrombi et la gomme une nouvelle fois a brûlé sur le goudron. Et une fois passée la Fosse aux ours, les manifestants ont occupé toute la largeur du pont de la Guillotière, rendant manifeste leur nombre.

 

Certains auraient sans doute bien détourné le parcours déposé à la préfecture en forçant le cordon de policiers et de gendarmes qui fermait la rue de la Barre. Et il est vrai qu’après les tribunes pourries des fédérations de commerçants de la presqu’île dans les journaux locaux, il était tentant de manifester une nouvelle fois le rapport des forces en défilant devant les boutiques de luxe de la rue Herriot. Que les marchands se tournent donc vers leurs représentants officiels pour les inciter à trouver des réponses de fond plutôt que d’appeler à la répression dans des tribunes haineuses dans la presse ! Par ailleurs, user les forces de l’ordre non seulement à leur contact mais surtout en les surprenant dans les déplacements est aussi une stratégie (plus qu’une tactique) qui a sa pertinence. Il est vrai qu’en l’occurrence il n’y aurait guère eu de surprise… Le cortège a finalement pris le chemin prévu, vers la place Louis Pradel, après une brève hésitation, en passant devant l’Hôtel Dieu commodifié.

Dépôt de déclaration de la manifestation.

 

 

 

Le parcours déclaré devait initialement faire passer les manifestants par la rue Puits Gaillots et la place des Terreaux afin de rejoindre les quais de Saône. Cependant, sur ordre préfectoral, les forces de l’ordre ont essayé d’orienter les Gilets Jaunes vers la rue Sainte-Catherine en passant par Croix Paquet. “Sur le moment, l’argument de la police était que la manifestation passait par des rues commerçantes, mais la rue Sainte Catherine est aussi une rue commerçante. Quand j’ai déclaré le parcours, cette partie là avait été acceptée, ils le savaient. La déviation sans nous prévenir était un prétexte pour potentiellement gazer. Ils ont essayé de nous énerver, de nous chauffer, mais on a été suffisamment malin pour ne pas se laisser avoir”, explique Warren, un des organisateurs de la manifestation.

 

 

 

 

 

 

Les provocations d’un adjudant de la gendarmerie ont en effet abouti à une rapide échauffourée au cours de laquelle des manifestants ont été copieusement gazés dans l’étroite Grande Rue des Feuillants, jusqu’à ce que le lieutenant se rende compte qu’ils avaient bêtement coupé une partie du cortège de son parcours et que la situation pouvait mal tourner. Lorsque ce passage a été libéré, les forces de l’ordre – de toute évidence en totale improvisation sur une partition douteuse – ont à nouveau obstrué le passage à l’angle nord-est de la place Louis Pradel. Cette fois les manifestants l’ont contournée en franchissant des barrières de chantier. Finalement c’est à l’angle de l’Hôtel de ville que le cortège a été stoppé et détourné ; après quelques échanges entre les organisateurs et la commissaire, il s’est engouffré dans les ruelles au bas des Pentes de la Croix-Rousse pour contourner la place des Terreaux. Outre les protestations des commerçants du luxe, sans doute la préfecture craignait-elle aussi que les matériaux des chantiers soient détournés de leur usage normal… Dans ces étroites rues, le défilé s’allonge et les fumigènes saturent plus longtemps l’atmosphère.

Un détour de manifestation d’environ 200 mètres, qui “ne paraît pas être grand chose mais qui compte”, d’après Warren. “Quand ils font ce genre de trucs, ils diminuent les chances que ça soit déclaré. Parce que clairement, ils nous ont imposé quelque chose. C’est pas normal. La Préfecture n’a pas été correcte”.

 

Enfin arrivé sur les quais de Saône. Quelques frustrations contenues par la déclaration de la manifestation éclatent en début de cortège : des bouteilles en verre et des canettes de bières sont lancée vers les forces de l’ordre. La majeure partie des CRS se réfugient loin devant la tête, mais quelques uns sont restés sur la défensive, gardent les canons des LBD levés. Devant ces gestes des Gilets Jaune commencent à hurler : ” Vous devez pas viser la tête ! “, ” Violences policières ! “. Rapidement, en unisson, la tête de cortège scande : ” Baisse ton arme ! Baisse ton arme ! “.

Ces petites tensions redescendues, Warren décide d’appeler la Préfecture.  “C’est pas de notre faute, l’ordre venait de plus haut”, explique la Préfecture à Warren. “J’ai raccroché, saoulé”, nous confie-t-il. “Mais c’est la technique habituelle des bureaucrates “c’est pas de ma faute, ça vient du mec au dessus”. Tu trouves jamais le coupable”.

Qui a bien pu donner l’ordre de dévier le parcours ? À cette question à 10 millions, nous ne pouvons que faire des suppositions. Serait-ce Gérard Collomb ? Ancien ministre de l’Intérieur, revenu à son poste de maire de Lyon, nous pouvons penser qu’il a ses connections.  David Kimelfeld ? Le Président de la Métropole, ancien lieutenant de Collomb, était disposé à lui rendre sa place, il est aujourd’hui son rival, candidat à sa propre succession en 2020. Mais cette rivalité est-elle vraiment réelle ? Pascal Mailhos ? Nommé Préfet du Rhône et de la région Auvergne-Rhône-Alpes en remplacement de Stéphane Bouillon le 24 octobre dernier. Ce dernier a également été nommé directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Serait-ce Christophe Castaner lui-même ? Sans tomber dans le complotisme, nous ne pouvons nous empêcher de croire que toutes ces personnes ont un lien.

Le parcours annonçait un retour sur la Place Antonin Poncet en passant par la rue Saint-Exupéry mais en passant place Gourju, certains auraient certainement bien vu le cortège forcer le passage fermé par un cordon de gendarmes pour entrer directement sur la Place Bellecour. Une nouvelle fois, la manifestation a marqué le pas, les personnes les plus déterminées à continuer sur l’itinéraire déclaré ne parvenant pas à entraîner les autres. Le face-à-face a duré quelques minutes avant que les forces de l’ordre qui plantaient sur le pont Bonaparte chargent en d’ouest en est et gazent massivement les manifestants qui occupaient pacifiquement le carrefour. Quand les lacrymos ont été dissipés, le cortège a pu tant bien que mal se réunifier ; aucune brèche n’ayant été ouverte à ce niveau, il a emprunté le quai puis a contourné la place Bellecour par le sud.

A l’arrivée sur la place Antonin Poncet, l’ambiance était celle d’un grand pique-nique. Mais sans la bouffe. Profitant du soleil et d’une température plus douce qu’annoncée, les manifestants se sont répandus sur la place, qui se posant par petits groupes dans les pelouses, qui s’asseyant sur les margelles des terre plein, qui restant debout dans les allées. C’était une occasion de discuter entre eux, à l’image de ce débat improvisé et passionné entre souverainistes et anticapitalistes à propos de l’Union européenne. Pour la dernière fois de l’après-midi, les motards ont rejoint la manifestation par les quais et ont fait tonner leurs engins. Un peu avant 18h, les forces de l’ordre ont de nouveau joué de la lacrymo du côté de la fontaine, sans que nous soyons clairement parvenus à saisir ce qui s’était passer. Quoique les manifestants ne semblent pas s’être encore dispersés à cette occasion, c’est à ce moment que nous avons quitté la manifestation.

Sous le soleil, il était encourageant de voir un regain de mobilisation. Là où les médias locaux, comme Lyon Capital, parlent d’environ 1000 personnes, nous avons estimé que près de 3000 personnes étaient présentes, confirmé par le  Nombre Jaune. Le même jour était prévu une manifestation régionale à Roanne, nous espérons qu’elle a été un succès. Avec l’arrivée des beaux jours et la grande arnaque du Grand Débat (révellée ici et  ), les prochains actes s’annoncent de plus en plus importants.

 

Article écrit à 4 mains par Olivier et FK

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