P.O.V. 2. Naissance d’un logo

En périphérie de Lyon, dans un bureau dont l’immeuble possède à son pied une boulangerie-pâtisserie où s’étalent, dans ses vitrines, de délicieux gâteaux à s’en lécher les babines, avait lieu, sous un doux soleil de mars, la première réunion en vue de la création du site internet « printemps jaune ». Une ou deux personnes de ma connaissance étaient présentes, mais les autres m’étaient complètement inconnues. Le contact fut vite établi à grand renfort de pizzas chaudes et croustillantes, bières, fromages, pain frais et délicieux, jus de fruits onctueux… tout ça avec des labels bio pour la plupart. Nous étions là aussi pour réaffirmer, autant que faire ce peut, que « Fin du mois, fin du monde, même combat ! ». Chacun-e avait amené ce qu’il pouvait pour faire de cette réunion fondatrice, certes un moment de travail, mais aussi de convivialité, de solidarité, de fraternité, et d’humanité. Des représentant-e-s des ronds-points de Givors et Feyzin, ainsi que de Teo et de Lyon centre étaient présent-e-s. On discuta de pleins de choses dans une ambiance très chaleureuse. Un ami tunisien fit remarquer que, pour l’avoir vécu sur place, le nom « printemps », qui peut faire référence aux « printemps arabes », réveillait en lui de douloureux souvenirs, souvenirs de morts. On lui répondit que ce mot évoquait plus, à notre avis, le printemps des peuples, leur éveil, leur réveil surtout. Quand à l’adjectif « jaune », pas besoin d’en discuter longuement. Après m’être proposé comme « concepteur » du logo à venir du site internet et « adoubé » par l’assemblée présente, cette très agréable réunion fondatrice pris fin et je rentrai donc. Déjà, en chemin, mon cerveau tournait à plein régime avec très peu d’éléments, deux pour être précis : « printemps » et « jaune ». Ah non, j’allais en oublier un troisième, le sous-titre : « Chroniques d’une insurrection ». J’avais comme date limite le 3 avril, date de l’ouverture « officielle » du site web, pour le créer.
12 jours maximum ! Voilà, « démerde-toi avec ça maintenant !», me dis-je.

Quand on crée un logo, en principe, on se fait un petit « remue-méninges » (brainstorming comme dirait les latinistes : )) avec toutes les personnes concernées. On inscrit alors tout sur un tableau, tout ce qui vient, en vrac, ce qu’on veut dire, symboliser à travers un logo : une philosophie, une pensée, une histoire, des symboles, des couleurs… que sais-je ? Et puis après, souvent à quelques-uns, on travaille alors à sa conception. Mais là, me voici tout seul, d’abord devant une feuille blanche à noter des idées, des concepts, dessiner des croquis, et ensuite devant mon écran d’ordinateur face à Photoshop pour les mettre en forme.

La première idée qui m’est venue à l’évocation du « printemps jaune », sans plus approfondir, comme ça, spontanément, à l’instinct, et c’est comme ça que je procède souvent en premier lieu, c’est une fleur. Puis, pour faire apparaitre l’esprit de lutte des Gilets Jaunes en rapport avec la signature « Chroniques d’une insurrection », le poing levé universel s’imposait naturellement. Je l’intégrai donc en place d’un des pétales, le faisant ainsi faire partie totalement de la fleur. Cet aspect de fleur découpée, comme avec des ciseaux, je l’ai utilisé également pour y intégrer le « P » de « Printemps », et son coeur à ladite fleur, le tout donnant un aspect de « légèreté printanière » à l’ensemble. Une ombre s’avéra nécessaire pour faire ressortir le jaune. De plus, j’ai collé l’adjectif « jaune » sous le nom « Printemps », l’ensemble étant soutenu par la signature, à des fins d’équilibre et d’homogénéité du logo, avec le « P » dans la continuité du « j ».

J’ai choisi la police de caractères Roboto black, car non seulement je l’aime bien, mais son aspect me semblait bien caractériser le mouvement des Gilets Jaunes : de l’épaisseur, de la matière (à discuter), du sérieux de la puissance, le noir renforçant cela. Sur une autre proposition, j’ai changé, afin d’atténuer cette force et faire plus « printanier », là encore, la couleur du texte par une couleur complémentaire, c’est à dire du violet et en atténuant fortement l’ombre.

J’ai proposé ces deux premières maquettes à la communauté présente sur Telegram.

Tout le monde préférait la première version, celle de gauche, car elle conservait les couleurs de la maquette du site, mais il manquait l’évocation du gilet jaune, le « vêtement », signe distinctif et primordial de la lutte.
Retour donc à mon écran pour concevoir d’autres versions complètement différentes pour ne pas avoir à en proposer des dizaine de variantes, de couleurs et de dispositions, sur le même thème précédent. Il fallait que je garde le poing levé (récupéré sur internet) symbole de la lutte, associé au gilet jaune, ceux de Givors y tenant beaucoup, et on les comprend, j’ai donc proposé ceci. J’ai représenté le gilet jaune par une photo pour conserver son aspect réel, authentique. :

Les réactions oscillaient entre « J’aime bien celui-là. », « Je me fais l’avocat du diable, mais la main semble broyer le gilet jaune. » et « Au contraire, le poing serre le gilet et le lève. »… Au final, pas beaucoup de réactions, mais surtout, pas de consensus. Avant d’aller manger, car oui je mange, j’en proposai donc un petit dernier en guise d’apéritif :

Je n’avais conservé que l’aspect « stylisé » du gilet jaune, mais on me fit remarquer qu’avec le poing c’était plus marquant, c’est le cas de le dire. Et puis, après réflexion personnelle, ça faisait un peu, ou trop, maillot d’équipe de rugby.Après ces recherches spontanées, j’avais enfin quelques pistes, quelques éléments à conserver ayant reçus l’approbation de la communauté dont j’allais pouvoir me servir. A savoir : le gilet jaune, le poing levé et la police de caractères.

Mais à ce stade, il fallait maintenant pour éviter de partir dans toutes les directions, que je revienne à la source, que je reprenne un par un les éléments essentiels, basiques, caractéristiques, symbolisant au mieux ce mouvement, son coeur, son origine. Au commencement, parti d’une protestation contre l’augmentation du prix des carburants et les manifestations nombreuses du 17 novembre 2018 qui s’en suivirent, cette insurrection pris vite possession des ronds-points afin d’y installer des lieux, non seulement de contestation, mais de discussions, de débats, de solidarité, de fraternité, d’amitié… d’humanité quoi, et les occuper le plus longtemps possible, contre vents et marées, mais surtout contre les autorités.

Voilà les bases à reprendre pour continuer à concevoir ce logo : la lutte, le rond-point, les Gilets Jaunes (des humains) portant un gilet jaune (le vêtement) et occupant ce lieu, le défendant, y étant là pour réfléchir dans les deux sens : réfléchir la lumière (Les Lumières) pour rendre enfin visible (sur-visible) les « invisibles » et dire ainsi « Faites attention à nous ! Nous sommes là ! Nous existons ! », et réfléchir au sens strict : penser.
Voici la première proposition que je fis :

Juste un point de précision qui s’avérera utile pour la suite : on appelle communément ceci un logo mais en fait, le « vrai » logo c’est le nom (ou la marque), en l’occurence ici « printemps jaune », et le graphisme (le cercle jaune), c’est un insigne ou un monogramme.

Ceci étant dit, pour l’insigne, je repris donc le cercle symbolisant le rond-point « rempli » du gilet jaune (de Gilets Jaunes), caractérisé non seulement par sa couleur mais par ses deux bandes réfléchissantes (ici en gris moyen); au centre, le poing levé primordial, symbole de la lutte, de toutes les luttes populaires depuis le XXème siècle (par opposition au bras tendu et main à plat du fascisme); et pour finir,  une « couronne » de points symbolisant les gens, les Gilets Jaunes occupant le rond-point, formant une chaîne humaine pour représenter la solidarité, la fraternité, la convivialité… et « protéger » le rond-point tout en étant ouverts (pas de liens entre les points) vers l’extérieur, les autres, le monde. Cela symbolise également un cercle de pensée, de réflexion (pas un think tank néolibéral), là encore dans les deux sens du terme. Rond-point, poing, point… quelle belle chanson.

Pour ce qui est de la police de caractères, le logo donc, j’ai gardé la même, Roboto black, en supprimant la majuscule à « printemps », car ce n’est pas le début d’une phrase et pour être plus homogène avec l’adjectif « jaune ». J’ai d’ailleurs « accroché » le « j » de celui-ci au « p » de « printemps » pour faire de ces deux lettres une seule, non seulement pour l’aspect graphique, mais pour symboliser l’union des deux termes, indissociables dans la lutte.

De plus, le point du « i » de « printemps » est commun avec un point noir du cercle, symbolisant un Gilet Jaune, là encore pour montrer la cohésion, l’union des deux : le mouvement et son cri « printemps jaune ! ».
A savoir que ces deux entités, l’insigne et son logo, peuvent être dissociés pour avoir chacun leur vie propre ou pour des questions de disposition graphique plus adéquate : pour le site internet, pour une bannière, pour les réseaux sociaux, pour des auto-collants (stickers), des foyers, des affiches… ne fonction des besoins donc.

Enfin, concernant les couleurs, un logo en comportant trois au maximum me parait suffisant pour une question de visibilité, de mémorisation et de reproduction sur différents supports de différentes couleurs.

Cette nouvelle proposition reçu un très bon accueil de la part de la communauté. J’étais sur la bonne voie !Suite à différentes remarques à propos du fait que « jaune » n’était pas en jaune, qu’une fois en jaune il ne ressortait pas assez, qu’il fallait y ajouter un contour ou une ombre pour la visibilité, qu’il était mieux placé à gauche, à droite, au milieu… que le « j » devait coller au « p », ou « le « u » au « n », ou le « j » au « i »… que le « j » sans le point c’était mieux, ou pas…. que l’on ne lisait pas assez distinctement la signature « chroniques d’une insurrection »… Que le poing pouvait avoir aussi une autre orientation… Bref ! J’ai donc réalisé, en direct, suite à toutes ses recommandations, conseils, critiques… (un vrai remue-méninges à plusieurs mais en ligne), de très nombreuses variantes (pas toutes) que je vous affiche ci-dessous :

En tout cas, une chose était sûre : tout le monde était d’accord au moins pour adopter définitivement l’insigne (dernière image). Il ne restait plus qu’à peaufiner l’ensemble, quand soudain, sous le coup des 15h22, ce jeudi 28 mars, me prit l’envie subite de mettre un peu de désordre dans tout ça : trop sage, trop ordonné. Et allons-y gaiement pour un peu de déstructuration, de rébellion, histoire de montrer qu’à côté de l’image bien tranquille, bien ronde des Gilets Jaunes, sommeillait de la colère, de l’insurrection, un côté punk.

On m’a demandé aussi de rajouter de la matière, de la texture, du relief, au poing levé :
 

Ne trouvant pas toutes ces versions très concluantes et sur l’avis de certain-e-s, je décidai donc de garder la police de caractères originale mais en y ajoutant un peu de « désordre » :

Résultat : certain-e-s préféraient garder l’ancienne police de caractères, d’autres hésitaient, d’autres encore
voulaient de nouvelles variantes. On proposa aussi de voter, mais comme les versions changeaient sans cesse, il devint vite évident que ça ne d-servait à rien. Bref, nous risquions de nous perdre et de ne plus être capable de choisir, comme cela arrive après avoir goûté trop de fromages ou de vins différents, ou senti trop de parfums. La saturation nous guettait !
Une chose était sûre et acquise par contre, c’est que ce « petit coup » de bombage noir pour faire ressortir le jaune suffisait à ajouter une dose suffisante « d’insurrection » à l’ensemble, comme une touche de poudre, une métaphore de « l’explosion sociale » en cours.

Fort de ces échanges, je proposai donc ça :

Et là on me dit, aux alentours de 22h15, le 28 mars : « Parfait », « Perfetto !! Touche plus à rien, on a notre logo. Découpable en 2 ou plus si besoin. Top ! », « Super travail Fabrice. Bravo, c’est nickel ! ».

Enfin, on y était (presque), après une semaine de travail acharnée !

Ne restait plus qu’à mettre en page les différentes versions en se mettant d’accord définitivement sur l’opportunité de garder le point sur le « j » de « jaune » et de le coller au nom « printemps ». Pour ma part, j’optai au final, car c’est moi le « chef du logo » après tout, pour retirer le point du « j » car inutile à mes yeux et redondant avec celui du « i » de « printemps » symbolisant un Gilet Jaune comme « point commun » à la fois à l’insigne et au logo, surtout si ce dernier apparaît seul.

Puis, je tenais absolument à ce que « printemps » soit collé à « jaune » pour symboliser plus que l’unité, la fusion des deux termes, la continuité de la lutte que rien ne vient rompre, le tout prononcé comme un seul mot, sans coupure, comme un leitmotiv, comme un cri de ralliement.

De plus, j’aimais bien l’idée, symbolisée par la « poudre », de la révolte des ronds-points qui provoque une explosion, l’étincelle qui mit le feu aux poudres, ou la goutte d’essence qui fit déborder le réservoir, comme il était dit partout.

Après quelques petites discutions quant à savoir si on gardait le point sur le « j » de « jaune », qui fut donc abandonné, et quelques finitions, le vendredi 29 mars 2019, à 15h53 précisément, naissait officiellement le logo du site internet « printemps jaune ». Il pesait quelques bons kilo-octets et son papa se portait bien et était ravi, quoi qu’un peu fatigué.

Je vous le présente donc, lui et toute sa famille :

Longue vie à lui et merci infiniment pour toutes leurs remarques, commentaires, critiques, conseils, et surtout encouragements et approbations, souvent en direct, à celles et ceux qui m’ont permis de concevoir notre logo, elles ou ils se reconnaitront.
Vous m’avez permis de reprendre confiance en moi, me prouvant ainsi à moi-même que j’étais encore capable de déployer beaucoup d’énergie au travail, un travail qui me plait et qui était mon métier, et que la créativité, c’est comme savoir faire du vélo, ça ne se perd pas, du moins je l’espère. Encore merci infiniment pour votre bienveillance et amitié.
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